En tournée anniversaire, KASSAV fait danser le Zénith de Nantes 

Il y a quarante ans, des musiciens antillais s’unissaient autour des mêmes rythmes, avec l’ambition secrète de casser les clichés, de déchirer la partition qui laissait penser que dans ces îles de l’autre coté de l’Atlantique la musique était « doudouiste », faite uniquement pour bouger les hanches de façon lancinante sous les cocotiers. Ils n’imaginaient pas que leurs chansons feraient le tour du globe et les entraineraient de stades en immenses salles durant quatre décennies. Et l’histoire n’est pas finie… La preuve au Zénith de Nantes ce 7 novembre.

Arrivés très tôt pour trouver la place idéale, pas trop loin de la scène mais un peu à l’écart de la foule pour pouvoir danser «collés-serrés » (en français dans le texte), trois couples amis n’ont pas hésité à venir de Brest pour assister à ce concert anniversaire. Kassav, c’est toute leur vie, leur jeunesse d’exilés et ces bouées musicales qui réchauffent quand le climat de la métropole ajoute au cafard de l’éloignement. Ils ont vu naitre le groupe et l’ ont suivi avec une fidélité sans faille. « On voulait de la musique de chez nous mais un truc percutant, qui ne parle pas que de bananes, de doudous ou de belles plages. Avec eux, on a été servi au delà du possible. Kassav, c’est d’abord de la musique composée par des musiciens top niveau, avec des paroles dans notre langue mais qui, au final, réussit à parler à tout le monde. Le reggae signe la Jamaïque et fait forcément référence à Bob Marley. Le Zouk signe les Antilles et… Kassav. » 

Subjectifs ? Pas si sûr car voilà quand même quatre décennies que ce groupe là, avec ses membres fondateurs (Jacob Desvarieux, Jean-Philippe Marthely, Georges Décimus , Jean-Claude Naimro – Patrick Saint-Eloi est décédé en 2010 – , et bien sûr la très belle et charismatique Jocelyne Beroard) écume les scènes et sort des albums qui connaissent le succès. 

Des tubes, il y en a eu à la pelle. Que l’on soit né dans les années cinquante ou les années deux mille, on a tous fredonné un jour ou l’autre un titre de Kassav: « Zouk la sé sèl medikaman nou  ni » a été le premier (mais il y en avait plein d’autres dans l’album « Yélélé ») puis ce furent « Kass Limon », « Syé Bwa », « Kolé Séré » ou bien encore « Oh Madiana », « Ojala », la liste est bien trop longue pour être entièrement citée ici. Inventeur de ce style musical incomparable, Kassav a donné au Zouk ses lettres de noblesse et réussi à le mener d’ Etats Unis en Russie, de Japon en Amérique du Nord, d’Afrique aux Caraïbes où bien sûr, une fois n’est pas coutume, le groupe a su être prophète en son pays.

Rares sont les formations qui peuvent s’enorgueillir d’un tel palmarès. Kassav avait déjà célébré ses trente ans avec faste en mai 2009 dans un Stade de France resté dans les mémoires (65.000 spectateurs qui reprenaient « Syé Bwa », ça avait de l’allure). Pour souffler les dix bougies supplémentaires, les antillais se sont offerts l’ Arena de Nanterre le 11 mai dernier et vendu en un rien de temps les 40.000 billets disponibles puis se sont lancés sur les routes pour une immense tournée.

En escale nantaise au Zénith ce 7 novembre, les musiciens ont pu se laisser porter par la ferveur du public. Des antillais mais pas seulement car le temps n’a rien changé à l’affaire, Kassav continue de faire bouger les frontières et d’exporter vers le plus large, loin des bulles réductrices. Si ce soir là, la salle n’est pas en configuration maximale (avec ses 9.000 places, le Zénith est l’un des plus grands de France, celui de Paris en ayant 6.800), la jauge prévue a largement fait le plein et le public est bien décidé à faire la fête et offrir un accueil enthousiaste. C’est donc sous la ferveur que Jocelyne Berouard, ses deux choristes et toute la bande ont effectué leur entrée sur scène.

Toujours aussi énergique et d’une bonne humeur contagieuse, Jocelyne Beroard porte beau les années qui passent, sa voix n’a pas changé. Jean-Philippe Marthély et Jacob Desvarieux ne sont pas en reste et n’ont pas leur pareil pour chauffer une salle qui ne demande qu’à suivre. Cuivres, batteur, percussionniste et synthé, ce grand Barnum musical a mis la joie au centre de ses priorités. Les titres s’enchaînent sans ralentir. Les tubes se succèdent et le public reprend en choeur sans avoir besoin d’y être invité. 

Deux heures plus tard, la salle se videra entre sourires et nostalgie, celle qui succède à un rendez-vous longtemps attendu, qui a été formidable mais est déjà fini. Un demi siècle d’existence, ça se tente non ?

Magali MICHEL.

Crédit Photos // Sophie BRANDET.

 

 

NTM, une rage intacte

NTM a laissé résonner sa rage d’une puissance inchangée au Zénith de Nantes ce 24 octobre. Kool Shen et Joey Starr ont définitivement une place à part dans l’univers du rap français.

Déjà quarante ans que ces deux là débarquaient de leur Seine Saint-Denis natale pour souffler le vent de la révolte avec leur rap puissant. Vindicatifs, se fichant de la bienséance comme des sujets principaux de leurs colères, Joey Starr (Didier Morville) et Kool Shen (Bruno Lopès) focalisaient toutes les passions, de la colère à la haine, de l’idolâtrie la plus absolue jusqu’au mépris. 

Le nom complet de leur groupe passant mal les fourches de la médiatisation? Qu’à cela ne tienne:  c’est avec le plus sobre 93 NTM puis NTM tout court qu’ils ont continué à tracer leurs routes en les jalonnant de titres devenus cultes. Si leur hostilité envers la police s’est rapidement affichée sans détour, leur critique du racisme et des inégalités sociales, le tableau noir des banlieues abandonnées par l’Etat français ont également été mis à l’honneur comme autant de constats d’urgence. Qu’on les aime ou qu’on ne les aime pas, ces deux là savaient ne pas laisser indifférents et y puisaient une force pour se faire entendre.

Après un parcours quelque peu chaotique, fait d’années intenses de concerts puis de silence, de séparation puis de retrouvailles, Joey Starr et Kool Sheen ont entamé voilà plusieurs mois une grande tournée d’adieux quatre décennies après leurs débuts. Accompagnés sur scène de leurs deux DJ, DJ Pone et R-ash, ils démontrent à ceux qui en douteraient, que le poids des années ne change rien à l’affaire : l’énergie est la même, le flow identique et la puissance inchangée. Le paysage du rap français s’est élargi, de nombreux autres sont arrivés mais eux poursuivent sans se préoccuper des autres.

Devant la foule du Zénith de Nantes ce 24 octobre, pleine des fans de la première heure, le duo  donne tout. « Qu’est ce qu’on attend? », ô combien d’actualité, ouvre le ban. Les morceaux cultes seront presque tous là depuis « Paris sous les bombes » à « Pose ton gun » ou « laisse pas traîner ton fils » et bien sûr l’inévitable « Ma Benz ». Le public est à fond. Les deux rappeurs envoient encore plus fort et dédicacent leurs morceaux anti police à Steve Maia Canico, le jeune homme tombé dans la Loire lors de la dernière Fête de la Musique.

Près de deux heures trente plus tard, en ayant visiblement encore sous le pied, Joey Starr débarquait au Ferrailleur sur le quai des Antilles, bonnet de laine et foulard sur blouson de jean pour un after inédit : un Dj Set donné par DJ Pone et Dj R-ash. Au pied de la scène, il était le premier soutien de ses potes. La cinquantaine ne l’a sans doute pas assagi, sa carrière de comédien lui a incontestablement donné une épaisseur supplémentaire mais la rage est toujours là. Difficile alors, quand on voit la complémentarité parfaite qui existe avec son complice de toujours, d’imaginer que cette tournée soit réellement celle des adieux.

Texte et crédit photos // Sophie BRANDET.

Sting au Zénith de Nantes, élégance à l’anglaise

C’est un Zénith plein à craquer qui a salué la venue de Sting à Nantes ce 23 octobre. Impressionnant dans son interprétation malgré sa toute récente opération de l’épaule. Impeccable dans son français sans une once d’accent. Souriant et généreux d’un bout à l’autre d’une playlist ultra léchée.

« Je suis désolé mais je ne peux pas jouer… » D’autres auraient reporté leurs dates. Lui a préféré la jouer « the show must go on ». Une déchirure du tendon de l’épaule droite lors de son concert à Orléans, une opération le lundi suivant (soit 48 heures avant Nantes) et quelques calmants pour endiguer les puissantes douleurs et le voilà sur scène, le bras en écharpe mais bien présent et sans chercher à s’économiser. Tout juste a-t-‘il dû reconnaitre que jouer de la basse ne serait pas possible. Alors il a demandé à Nicolas Fiszman, musicien réputé ayant oeuvré près des plus grands, d’Aznavour à  Johnny Clegg, de le remplacer le temps nécessaire. Ce serait sa seule concession à ce pépin de santé car il était hors de question d’interrompre la tournée européenne bâtie autour de « Songs », nouvel opus faisant souffler un titre de modernité sur les principaux titres de sa carrière. Sting est de la trempe des seigneurs. De ceux que rien n’arrête, qui refusent la Tour d’ivoire où se prélassent tant de confrères. Il préfère consacrer une large part de son énergie libre à militer dans des associations engagées (pour la préservation de la forêt vierge amazonienne notamment). 

Résonnent alors les premiers accords de « Roxanne » dans une superbe version acoustique, ovationnée les 8.500 spectateurs présents. Sting ne perd pas une seconde et explique ensuite l’histoire de « Message in a bottle », un titre que certains vouaient à l’échec… Ils étaient visionnaires: « I’ll send an SOS to the world » est réclamé par les foules de fans depuis près de vingt ans! Succès mondial, il est un incontournable des concerts.

Rejoint après cette introduction spectaculaire, Sting est rejoint par ses musiciens pour déployer une set list savamment dessinée. Vingt titres au total dont « English man in New York », « Walking on the Moon », « So lonely » et la toute aussi populaire « Every breath you take ». La soirée se serait arrêtée là qu’elle aurait déjà été parfaite mais le musicien anglais (farouche opposant au Brexit) restera fidèle à sa générosité. Il reviendra avec « King of pain » et la légendaire « Russians » avant de repartir sur « Fragile ». Emblématique et pourtant tellement peu de circonstances quand on voit la force de ce géant à l’épaule d’argile mais au talent inoxydable.

Texte et crédit photos // Sophie BRANDET.

IBRAHIM MAALOUF: TROMPETTISTE DU MONDE

Durant deux heures ce dernier dimanche de septembre, Ibrahim Maalouf a offert au public nantais « S3NS », son tout nouveau spectacle. D’une énergie de marathonien, le trompettiste a arpenté l’immense scène du Zénith et entrainé dans ses partitions des spectateurs prêts à le suivre en chantant comme en dansant. Incroyable Ibrahim Maalouf.

Multi-récompensé, du César de la Meilleure musique originale pour « Danse dans les forêts de Sibérie » en 2017, à la Victoire du spectacle musical (en 2017 toujours), celle de l’ Artiste de l’année (en 2013) ou bien encore Grand prix de la Sacem (catégorie Jazz) en 2014, Ibrahim Maalouf, star parmi les stars de la trompette était attendu par un Zénith de Nantes conquis d’avance ce 29 septembre et par de nombreux spectateurs curieux de voir jouer ce musicien aussi prolixe que surdoué. 

Avec « S3NS », son tout nouveau spectacle, le musicien franco-libanais n’a pas déçu. Arpentant l’immense scène telle une rock star, il joue avec une aisance bluffante, lâchant la trompette pour se glisser derrière le piano, s’emparant du micro entre deux morceaux pour parler brillamment et inciter la fosse à chanter et danser. Invitation acceptée avec enthousiasme!

La partition laisse la part belle à la musique cubaine et latino, prolongation logique de son dernier opus déjà intitulé « S3NS », neuf titres flamboyants comme autant de passeports pour des voyages  spectaculaires. Les cuivres trustent les meilleures places mais savent s’effacer quand le piano est de la partie. Notamment lorsqu’au clavier, c’est Roland Luna, l’un des grands maîtres de la musique cubaine qui débarque. 

Des visites surprises, il y en aura d’autres comme celle d’ Hocus Pocus, d’un groupe de jeunes collégiens des Pays de Loire formés par « Orchestre à l’école »  ou bien encore le Bagad du Bout du Monde. Les musiciens d’ Ibrahim Maalouf donnent alors de la note tout en mesure, avec une générosité manifeste.

Aucun temps mort dans ce concert de deux heures. Le musicien et sa fameuse trompette quart de ton, inventée par son père au début des années soixante, semble pouvoir tout jouer. Après les airs ensoleillés de Cuba, place est laissée à une interprétation toute personnelle de la fameuse « Lettre à Elise » de Beethoven. Mais il ne s’interdit pas non plus une avancée dans le monde de la variétés en reprenant du Dalida (artiste à laquelle il a consacré tout un album voila deux ans) ou du Mélody Gardot. 

Qu’elles soient géographiques ou artistiques, Ibrahim Maalouf se fient des frontières. Son talent est hors normes et sa vision de la musique cosmopolite. Le Zénith de Nantes ne pouvait rêver plus belle soirée pour la réouverture de la saison.

Texte et photos // Sophie BRANDET.

« LA LA LAND »  en Ciné Concert, l’émotion intacte

Après Paris, Lille et avant Bordeaux, La La Land, le film musical de Damien Chazelle faisait escale au Zénith de Nantes ce 4 janvier. Pas d’ Emma Stone ni de Ryan Gosling mais une version « ciné concert » portée par le Yellow Socks Orchestra qui s’est fait une spécialité dans les musiques de film. Précis et beau.

La La Land et sa collection d’Oscars (meilleur réalisateur, meilleure actrice, meilleure photo, meilleure musique, meilleur décor), un succès planétaire à sa sortie en 2016 et des chansons à jamais gravées dans les mémoires, s’offre un détour revisité à travers la France en version « ciné-concert ». Le pari est risqué car le film de Damien Chazelle et plus encore, la bande originale signée Justin Hurwitz sont d’une réussite totale. Mais Nicolas Simon et les soixante-quinze musiciens du Yellow Socks Orchestra relèvent le défi avec une maestria impressionnante.

Tandis que défilent les destins croisés de Mia Dolan, serveuse dans un café de Los Angeles courant les auditions pour accrocher le rôle qui lui permettra de devenir actrice, et de Sebastian Wilder, musicien fou de jazz, flamboyants amoureux que la réussite finira par séparer, la partition défile, parfaitement calée. La présence des musiciens sous l’écran géant est discrète et n’altère pas les émotions. Elle leur donne une autre couleur. Moins intimiste mais toute aussi forte.

Histoire de ne pas se contenter de la seule interprétation de la bande originale, l’orchestre ajoute des morceaux supplémentaires. En ouverture, après l’entracte et plus encore une fois la projection terminée. Les musiciens prennent un plaisir manifeste à cet exercice assez original et n’hésitent pas à danser sur leurs chaises quand le rythme s’accélère. Et comme dans un « vrai » concert, ce sont des applaudissements nourris qui saluent régulièrement les morceaux.

« City of stars » ou bien encore « Another day of sun » ont offert à « La La Land » ses refrains éternels. Le Yellow Socks Orchestra leur a rendu un hommage inattendu et totalement réussi.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.