LIVE REPORT: Loïc Nottet, le savoir tout faire!

Et dire qu’il n’a que vingt et un ans ! Si un bulletin de naissance est généralement accessoire voire même réducteur, avec Loïc Nottet, on ne peut pas manquer de souligner cette grande jeunesse qui porte avec brio une maturité artistique, une aisance bluffante. Chanteur ou danseur voire même acteur… Choisir aurait été renoncer alors il a orchestré tous ses talents pour livrer un spectacle impressionnant de virtuosité. Parti sur les routes en avril, le « Selfocracy Tour » s’est achevé ce 13 Décembre à Nantes comme il avait commencé, par un accueil triomphal.

La veille, il a avait vécu son premier Olympia parisien. Sold out évidemment. Mais ce soir à Nantes marque la fin de la tournée, alors Loïc Nottet a conservé toute son énergie, cette fougue et cette improbable aisance qui ne cessent d’étonner. Dans la salle, un public familial, chaleureux, des jeunes filles qui le suivent depuis ses débuts et n’ont pas hésité à braver le froid plus de trois heures pour être au pied de la scène, des parents qui accompagnent avec plaisir pour voir ce jeune prodige belge qui a volé la vedette à tous les participants de la saison 6 de « Danse avec les Stars », décrochant le trophée avec plus de 68% des suffrages.

Une projection en noir et blanc sur écran géant. On aperçoit Loïc Nottet qui se confronte à son reflet démultiplié par des dizaines de miroirs comme autant d’autres lui même qui agitent et perturbent sa pensée. Un pantalon droit un peu court, une chemise blanche sous pull noir. Les deux musiciens ont eux aussi adopté la panoplie, le couple de danseurs également. Un instant, quand s’interrompt la vidéo et que tournent les silhouettes autour des miroirs installés sur scène, on ne sait plus qui est qui, lequel est le vrai Loïc Nottet. Et puis la voix cristalline du jeune homme laisse percer les premiers accords, le doute n’est alors plus permis.

« Selfocracy », le premier album sorti en mars dernier, ayant été pensé comme un sorte de conte musical, la set list reprend logiquement les douze morceaux dans leur ordre d’origine. Et ce n’est pas cliché que d’affirmer combien sur scène, Loïc Nottet leur offre une dimension supplémentaire, à l’image de « Million Eyes », le tube repris en boucle sur toutes les radios. La voix virevolte, l’artiste parcourt l’espace, joue et danse, seul ou avec ses deux partenaires, sans jamais perdre en énergie.

On comprend mieux ce qui avait pu séduire Marie-Claude Pietragalla, alors juré de « Danse avec les Stars ». Le jeune homme est d’une espèce inconnue, quelque part entre Billy Eliott et un pantin en mousse, un performeur-acteur né qui trouverait sa place dans « Le Théâtre du Corps », la compagnie que l’ancienne Etoile de l’Opéra a fondée avec Julien Derouault. La gestuelle est impeccable, les chorégraphies pleines de grâce et de modernité (comme ce magnifique pas de deux avec sa danseuse qui laisse le public scotché par tant de maîtrise).

Et c’est là, une fois de plus que l’on repense à sa jeunesse et à ce parcours qui n’a que trois ans (si l’on excepte la danse, commencée à âge de neuf ans). En janvier 2014, Loïc Nottet impressionne dans la troisième saison de « The Voice » Belgique dont il finira deuxième. En octobre de cette même année, son premier clip, reprise de « Chandelier » de Sia est une telle réussite que Sia elle-même le saluera et le partagera avec ses millions de followers. Appelé pour représenter son pays au concours de l’Eurovision en Mai 2015, Loïc Nottet compose alors « Rhythm Inside ». Sa prestation impressionne une fois de plus, tant par sa mise en scène que par ses capacités vocales: le jeune homme décrochera la 4ème place… mais surtout une popularité forte, l’émission étant vue par près de deux-cents millions de spectateurs à travers le monde. « Rhythm Inside » est disque d’or en Belgique, en Suède, plus d’une quinzaine de pays le mettront en haut de leurs charts. « Danse avec les Stars » bouclera en France cette mise en lumière aussi forte que rapide.

« Vous m’avez connu par mon album ou par l’émission ? » interroge Loïc Nottet. « Levez la main ceux qui n’ont pas encore écouté mon disque…! C’est bête parce que ce soir c’est la finale de l’émission et du coup vous allez la rater! » Facétieux, à l’aise dans les échanges avec le public, expliquant son parcours comme s’il faisait du stand up depuis toujours, il révèle un humour improbable, qui surfe sur l’autodérision et la confession. Sa description de la façon dont il compose, assis dans le salon parental, devant une TV muette diffusant des films d’horreur, est assez unique. Mais il le martèle à plusieurs reprises. Peut-être sont-ils plusieurs dans sa tête mais il n’est pas fou. Belge, oui, mais pas fou!

Généreux, prenant le temps de l’échange avec les spectateurs, remerciant pour les nombreux cadeaux, faisant monter sur scène un enfant vêtu comme le personnage de l’un de ses clips, couché à plat ventre pour réussir un selfie avec une jeune femme de la fosse, Loïc Nottet sonne aussi vrai et juste que sa voix.

« Rhythm Inside » sera le dernier morceau de cet ultime concert. Si le plus beau signe de réussite d’un chanteur est de laisser le public sans voix, alors Loïc Nottet a atteint son but. Et il a l’avenir devant lui…

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

Beth Ditto revient en solo et en pleine forme !

Beth Ditto a fait salle comble et ouvert avec brio la nouvelle saison de Stéréolux (Nantes). Fidèle à elle même, l’américaine a livré un show brillant et montré toute son aisance dans ce parcours désormais en solo, sans ses deux acolytes de Gossip. 

Les fans attendaient qu’elle soit elle-même et se livre à ces audaces verbales dont elle a le secret. Beth Ditto ne les a pas fait longtemps attendre (sans mauvaise référence au quart d’heure de retard d’arrivée sur scène). Après avoir ouvert toute énergie dehors avec un « Oh my God » du meilleur effet, l’américaine a laissé résonner son rire si reconnaissable et lancé « C’est bizarre. Tout est bizarre ici. Oui, vous là à Nantes, vous avez même un éléphant… Un éléphant !! Je vais le monter celui là, si si! »  avant de reprendre le cours de ses titres de sa voix puissante et enchaîné avec « In and out », « I wrote the Book » et « Fake suggar ».

Lorsque Gossip, son célébrissime groupe de pop-rock, a décidé de se séparer, Beth Ditto a pris le temps de la réflexion puis compris qu’elle ne pouvait renoncer à la musique. Alors elle le ferait en solo, en s’essayant à des textes qui n’auraient pas déplu à ses « idoles » à elle : Billie Holiday, Aretha Franklin, Janis Joplin, Donna Summer ou bien encore Nirvana, Pearl Jam et Simone de Beauvoir, des références très assumées pour montrer que l’anticonformisme est la seule voie possible pour survivre en ces temps compliqués.

Pétillante, provoc’, militante de la cause lesbienne, Beth Ditto est devenue une égérie bien malgré elle. « Fake Sugar », son premier album sans ses deux comparses qui avaient su faire danser la planète entière, est de très haut vol. La jeune femme confirme que sous ses abords de ronde parfaitement assumée, aussi facilement joviale que grande gueule, elle est aussi une vraie musicienne, grande adoratrice du blues, de la soul, du rock comme de la pop, qu’elle mixe savamment.

Sans laisser de temps mort, Beth Ditto présente plusieurs de ses nouveaux morceaux comme « We could run », « Lovers » qui prennent sur scène une belle dimension. Pas mal de titres des EP précédents également, tel le superbe « Open Heart Surgery ».

Il aurait été impossible de faire l’impasse sur quelques morceaux de Gossip, cela aurait été prendre le risque de se mettre à dos une bonne partie du public. Cela aurait été aussi peu conforme à l’esprit de la chanteuse qui ne renie rien et garde au contraire le meilleur de ces incroyables années d’énorme succès en trio. C’est dire alors l’enthousiasme de la salle pleine à craquer lorsqu’ont résonné les premières notes de « Standing in the Way of Control », « Heavy Cross » ou de « Love Long Distance ». Il y a décidément des succès auxquels on ne peut échapper.

Pendant tout le concert, Beth Ditto ne se départira pas de son sourire et aura avec le public de véritables échanges. Alors forcément, lorsque la salle s’est rallumée, après « Fire » en ultime morceau et une petite heure et quart de concert, il y avait comme un goût de trop peu. Mais l’américaine n’est qu’au début de sa nouvelle route. Forcément, elle repassera par là. Une chose est sûre, en ouvrant sa nouvelle saison avec une artiste de cette trempe là, Stéréolux ne s’est pas trompé.

Sophie BRANDET.

Vianney, au fil du beau !

Parce qu’ils sont nés tous les deux en 1991 et interprètent sur scène, accompagnés de leur seule guitare, ides chansons qu’ils écrivent et composent eux-mêmes, la France a très vite considéré Vianney comme son Ed Sheeran. Peut-être. Mais la comparaison, aussi évidente soit elle, reste réductrice car Vianney, a ce truc bien à lui, cette marque de fabrique très « french touch » comme on dirait de l’autre côté de la Manche qui le rend au final assez inclassable. Une classe à part.

Ses fans sont bien cet avis et c’est sans doute ce qui explique la longue (très longue) file d’attente visible depuis le milieu d’après midi aux abords de Stéréolux où il va se produire ce 2 Mars à guichets complets, toutes les places étant parties incroyablement vite. Un succès qui n’en finit pas de grossir et n’a jamais connu de trêve depuis l’inoubliable « Pas là», chanté, repris, déformé, plébiscité des milliers de fois et qui a lancé son interprète de façon fulgurante voilà près de trois ans. « Pas davantage? » serait on presque tenté de dire tant Vianney semble ancré dans le paysage de la chanson française depuis beaucoup plus longtemps que ça à force de refrains à succès, son second album ayant connu une réussite toute aussi spectaculaire.

Cette nouvelle tournée, c’est d’ailleurs l’occasion pour lui de défendre ses morceaux les plus récents. L’humour y a toute sa place, comme précédemment, mais de cet humour plaisir du mot qui permet de draper les sentiments d’un voile plus facilement exprimable. « Sans le dire », « Je m’en fous », « Fils à papa », la très jolie « Quand je serai père » ou bien encore « Dumbo »… Le public connaît toutes les paroles par coeur. Un public très familial, des parents avec leurs filles ados, des enfants plus jeunes, le côté « politiquement correct » ou « propre sur lui » de Vianney n’y est sans doute pas étranger mais les mauvaises langues peuvent passer leurs boutades, le succès ne s’attrape pas seulement à coup de chemise sous pull-over à col rond. D’autres s’y seraient déjà essayé.

Vianney a cette gentillesse naturelle, ce regard sur l’autre, il scrute chaque spectateur avec la flamme de l’amoureux dans son premier rendez-vous galant. Il donne tout, capte les émotions, écoute, plaisante. Quand il entonne ce qui fait désormais partie de ses inévitables comme « Veronica », « On est bien comme ça », « je te déteste » et bien évidemment donc le célébrissime « Pas là », c’est toute la salle qui la joue chorale. Plaisir partagé des deux côtés de la scène. Ovation quand surviennent en cadeau final « Je m’en vais » et « Moi aimer toi » qui laisseront le public aphone.

La Victoire de la Musique l’a auréolé avec superbe et n’a peut-être jamais été aussi légitimement attribuée. Mais elle ne l’a pas changé. Il y a deux ans, Vianney ouvrait le Printemps de Bourges et se produisait juste avant Yaël Naïm. Un set d’une demi heure, un éclairage élégant mais discret, ses guitares (il n’avait pas encore Pauline!) et le grand chapiteau pour baptême du feu. Déjà il avait séduit et s’ était lancé avec l’envie pour adrénaline. Tout était déjà en place. Deux ans plus tard, seule la taille des salles a changé et la longueur de la tournée. D’ailleurs, il reviendra à Nantes en novembre (le 17) mais cette fois, ce sera le Zénith et ses 9.000 places. « Oublie moi »  qu’il disait… Le public ne semble pas prêt d’y souscrire.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

Nantes ovationne Gojira

Après Nancy et Clermont-Ferrand, Gojira faisait escale à Nantes ce 25 janvier. Troisième étape d’une tournée française à guichets fermés. La prochaine devra prévoir des dates supplémentaires ou des salles plus grandes car le Magma Tour fait carton plein. Un succès largement mérité. 

Le Hellfest avait à peine plus de quatre mois quand a été faite l’annonce de la (mini)tournée française de Gojira, sept villes, comme un détour hexagonal de la tournée européenne. Mais en quelques jours, la date nantaise a été sold out, portée par l’envie des fans de les revoir dans un soir à eux, hors festival. Car on ne va pas se mentir, si les festivals sont d’immenses fêtes aux ambiances et aux rencontres uniques, de grands barnums souvent prestigieux que les artistes adorent et qui signent le succès (surtout quand le nom est écrit en bien lisible en haut de l’affiche), ce n’est pas toujours le meilleur endroit pour apprécier ses formations préférées. Le nombre est là, le public est énorme mais entre ceux qui patientent déjà bruyamment pour la formation suivante ou ceux qui restent front de scène pour « voir ce que ça donne », il faut vraiment être devant les stages pour vivre le concert à fond et partager ce moment avec les musiciens. Sans parler du temps imparti, une cinquantaine de minutes maximum, seules les groupes fermant la journée disposant d’une demi heure supplémentaire. De ce point de vue, les tournées en nom propre permettent une meilleure écoute, un autre partage, comme une dose d’intimité retrouvée. En toute subjectivité assumée!

dsc_8874-2 untitled6 untitled2-copie untitled-copie

C’est donc à guichets fermés que le quatuor porte-drapeau du metal français (la seule formation hexagonale qui ait quand même connu une tournée à elle seule en Europe et aux Etats-Unis. Respect!), s’est produit à Stéréolux ce 25 janvier. Les fans de la première heure, ceux qui accompagnent Gojira depuis (déjà) deux décennies, avaient bravé les températures polaires pour patienter de longues heures avant l’ouverture des portes. Dans les rangs resserrés par cette passion commune, les anecdotes s’ échangeaient, les avis s’emmêlaient sur ce qui devait être le meilleur parmi les six albums studio. « From Mars to Sirius », « L’ Enfant sauvage », « Terra Incognita »? Ou bien encore « Magma », le dernier en date?

Pas de véritables oppositions, une évidence plutôt quant à l’évolution affichée par « Magma ». Pour porter ces textes empreints d’une spiritualité encore plus vive, mixant poésie et philosophie, le chant clair fait son apparition. Une belle mise en danger pour Joe Duplantier, le chant clair ne permettant plus de se cacher et n’autorisant surtout pas les fausses notes. Mais sa voix réussit largement le défi. Certaines partitions de l’album se montrent elles aussi joliment complexes. On pense notamment à « Low Lands » (qui n’a toujours pas rejoint la set list… ceci expliquant peut être cela). Alors quels titres seraient au programme de cette échappée française? Une heure et demi plus tard, force était de reconnaître que la sélection, qui avait du être un joli casse-tête, était des plus pertinentes. Puissante. Energique. Musicale. Largement metal. Laissant la part belle aux titres récents mais reprenant aussi pour un plaisir plus que partagé, les grands moments de « From Mars to Sirius », « Terra Incognita » ou « The Way of all Flesh ».

untitled5 mario

Après une première partie laissée aux Suisses de Nostromo, le groupe se reformant pour la première fois depuis onze ans et prouvant que le poids des ans n’avait eu raison ni de sa hargne, ni de son énergie, c’est à Mario Duplantier que revient la charge d’ouvrir. Il ne fait pas dans la demi mesure et l’on comprend dès l’intro d’ « Only Pain » pourquoi le bayonnais est considéré comme l’un des meilleurs batteurs actuels. Impressionnant, d’une énergie qui semble « no limit », il met tout le monde d’accord. La mécanique de haute précision Gojira est en marche et ne connaîtra alors aucun temps mort.

untitled2 christian6

Joe Duplantier porte les titres avec une voix à l’aisance évidente et un plaisir du jeu que partagent largement Christian Andreu et Jean-Michel Labadie. Parler de « machine de guerre » serait une facilité gratuite avec ce quatuor tellement ancré dans les valeurs humaines, les préoccupations universelles. Le death metal peut aussi insuffler d’extraordinaires leçons de vie, eux le prouvent en tout cas.

Avec des morceaux comme « Silvera », Gojira intègre davantage de solos et ces moments prennent sur scène une dimension supplémentaire. On s’est toujours un peu demandé pourquoi les solos n’avaient pas plus de places dans les concerts jusqu’à présent tant les jeux de cordes sont redoutables. Eux ne se sont peut être jamais posés la question. En tous les cas, ces passages là qui répondent et équilibrent les champs laissés à la seule batterie et à la maestria de Mario Duplantier, sont bel et bien à l’ordre de la soirée désormais et il serait dommage de les en bannir. Sur scène comme dans le public, c’est plaisir majuscule.

untitledr untitled3 dsc_8729-2 try

Plaisir encore que celui de pouvoir réentendre « Terra Incognita », « Wisdom Comes » ou « Vacuity » qui déchaînent des ovations. « Nantes, vous êtes cinglés! Quel public! Merci !! », lance alors Joe Duplantier. « On ne s’attendait pas à ce que ces dates françaises soient toutes sold out. C’est un cadeau extraordinaire, on a beaucoup de chance. »

untitled2-copy

christian4

Impossible enfin de ne pas parler de la technique qui entoure le concert et fait partie intégrante de sa réussite. Le son est impeccable, puissant mais ne s’amuse pas aux rapports de force au risque de compromettre l’écoute. Quant aux lumières, elles méritent une mention spéciale. Rarement un concert de metal a poussé vers autant d’idées fortes, de rythmes. Dans un domaine où très souvent il n’existe pas d’alternative, c’est back drop et quelques lumières aveuglantes ou bien feux d’artifices et accessoires à tous les étages, Gojira s’offre un imagier créé sur mesure par Anne Deguehegny avec un habillage grande classe qui rajoute à sa puissance mais n’exclut ni subtilité, ni élégance. Et quand c’est un nantais, Nico Riot (Chirac Design) qui est aux commandes, on aurait tort de ne pas le citer.

untitled dsc_8798-1-glissees-3

Lorsque tout tire vers l’excellence et le partage, il n’y a sans doute pas de hasard. Gojira a vingt ans. Et beaucoup à jouer encore.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

Chyno, passeport hip-hop

Chyno, le rappeur d’origine syrienne est aussi un citoyen du monde très engagé. Avec des textes forts, un phrasé reconnaissable, il a gagné la reconnaissance des acteurs de la scène hip hop occidentale. Après avoir reçu l’enthousiasme du Printemps de Bourges, il faisait escale à Nantes, en première partie de MHD. Rencontre avec un artiste qui refuse les clichés                     DSC_6207__

Dans sa loge de Stéréolux (Nantes), deux heures avant d’entrée en scène et de servir ce hip hop puissant et très personnel à travers lequel il exprime aussi bien sa vision du monde que la détresse de la Syrie qui l’a vu naître, Chyno a la cool attitude. Pas de stress apparent, une façon étonnante de relativiser son set (« Je ne suis que le chauffeur de la soirée. La vraie vedette de cette date, c’est MHD ») et surtout, ce regard encore incrédule sur sa toute récente participation au Printemps de Bourges qui lui a réservé une ovation. «Un jour, mon label m’appelle et me parle de cette tournée européenne, de ces quatre dates françaises. Je regarde, j’en parle avec des copains et puis soudain on découvre que nous allions jouer au Printemps de Bourges, un lieu assez mythique pour un musicien, un lieu qui te propulse car tu te retrouves cette fois devant des milliers de personnes. Alors forcément, le moment passé reste un souvenir que tu as envie de ne pas laisser s’estomper trop vite. »

Si Chyno, né Nasser Shorbaji dans les confins de Damas, est un citoyen du monde, parti à dix-huit ans à Beyrouth pour y apprendre la finance, installé un temps en Espagne, chantant en arabe et en anglais, c’est le hip hop en revanche qu’il reconnait comme son seul véritable port d’attache musical. « Ce n’était pourtant pas une évidence. Chez moi, les radios ne diffusaient pas trop ces rythmes là. Il a fallu la rencontre avec des artistes libanais  alors que la scène hip hop était en plein essor là bas pour que j’intègre le groupe de rap Fareeq el-Atrash. Tout est vraiment parti de là. Cela m’a donné les bases et la confiance pour que je me lance ensuite dans une carrière solo, sous le nom de Chyno. »

429698_img650x420_img650x420_crop 429700_img650x420

Le jeune homme est posé, s’enthousiasme dès que la musique est au coeur des conversations, plus interrogatif quand surgit l’inévitable problème du conflit syrien. Il comprend parfaitement les curiosités, le mélange des genres, il sait qu’il ne peut l’éviter alors il ne botte pas en touche mais en profite pour stopper les clichés et remettre l’humain au coeur du débat. « Je n’ai pas de problème avec ces sujets. Bien sûr que je souffre de voir la Syrie noyée dans ce drame. Bien sûr que c’est douloureux et angoissant de penser à tous ceux que je connais et qui sont là bas. Et bien sûr que ceux qui fuient sont souvent dans une détresse toute aussi importante que ceux qui restent. Mais non, les migrants ne viennent pas par plaisir. Non, ils ne sont pas là pour voler ou s’inscrire dans tous les faits divers. Ce sont des gens qui n’ont pas eu le choix, qui ont tout perdu, abandonné beaucoup de ceux qu’ils aiment sans la moindre certitude de retour ou de les revoir un jour. Alors il faut arrêter avec ces regards hostiles que tant de pays jettent sur eux. Ce sont des hommes, des femmes, des enfants. Et ils ne peuvent être parqués ou rejetés. Ils réclament juste un nouveau « chez eux », même modeste. Mais loin de la peur et des armes. »

C’est pour porter un autre éclairage sur la souffrance de ces exilés mais aussi de ceux qui ne peuvent partir, que Chyno a composé « Fight or flight », un titre dédicacé à tous les syriens. « Quand ce conflit dramatique a éclaté, j’ai vécu deux ans en Espagne. Avec cette chanson, j’ai cherché à retranscrire les émotions contraires qui secouent les populations, celle qui reste et celle qui part. On ne peut pas échapper à un sentiment de culpabilité quand on est sorti des frontières et que l’on se trouve en sécurité. La guerre ne parait pas vouloir finir, c’est interminable… Je voulais donc aussi offrir ma voix à ceux qui souffrent. »

Le clip qui illustre le morceau a été tourné de nuit, en « one shot » (sans coupure) et en noir et blanc, avec la participation de danseurs de la compagnie syrienne Sima. «Cette compagnie est riche d’interprètes extraordinaires. J’ai eu envie de les inviter, même si je ne les avais jamais rencontrés, car le nom de leur chorégraphe revenait souvent quand on parlait des personnalités majeures de l’art là-bas. J’ai découvert quelque temps plus tard qu’Alaa Krimed et Sima étaient sortis vainqueurs d’une émission de télévision, «Arabs got  talent ». Leur prestation m’a bluffé. J’ai eu de la chance car Alaa et son épouse ont adoré la chanson. Notre collaboration est devenue évidente. »

Dans le clip, les danseurs déambulent dans des rues étroites, évoquant l’arrivée dans un  pays choisi comme exil, l’accueil, les faux amis, l’urgence à trouver des solutions pour survivre et s’en sortir au mieux, « le cercle infernal et malheureusement classique du migrant ». Il a fallu une vingtaine de prises avant d’aboutir à celle dont Chyno serait fier. On comprend ses exigences, « Fight or flight » est d’une vraie force et reste un moment important dans la carrière du rappeur. Inscrit sur « Making Music to feel at home », son premier album sorti voila un peu plus d’un an, il a beaucoup fait parler. Comme le titre de l’album d’ailleurs. « Je suis de tous ces pays où j’ai vécu, » commente Chyno. « D’origine syrienne et philippine déjà, ce qui impose immédiatement la mixité culturelle. Mais je ne me sens pas plus l’un que l’autre et je ne ressemble pas à un syrien ou à un philippin, comme on me l’a souvent fait remarquer. Puis il y a tous ces pays où j’ai passé des moments plus ou moins longs. En fait, c’ est le hip hop qui m’a permis de trouver ma place, mon pays est devenu celui où je me sens suffisamment bien pour composer. Ca peut donc être n’importe où. A Vienne récemment par exemple, c’était compliqué car le problème des migrants est accru et l’intolérance ne se cache pas. A Barcelone, où j’animais jusqu’en janvier une émission de radio sur le rap, c’était évident. En France, je crois que ça pourrait également se faire. »

Au Liban, Chyno avait obtenu brillamment ses diplômes et intégré une grande banque avant de comprendre que la musique était sa seule ambition. Cet univers lui parait bien loin aujourd’hui « Y retourner serait le fruit d’un échec. Mais en musique, rien n’est jamais acquis. Pour le moment, je sens l’engouement du public, la curiosité que mes textes et ma musique inspirent. Alors j’espère et j’apprécie la force de ces moments. Et je suis reconnaissant.»

Magali MICHEL.

Crédit photo portrait // Sophie BRANDET. Crédits photos live // Arab AMERICA.

11537810_10153453504859208_230546785017177436_n-960x576

 

compas (3)