ILS OEUVRENT DANS L’OMBRE: Coup de projecteur sur Nicolas Riot, concepteur lumière, cofondateur de Chirac Design

Une fois n’est pas coutume, c’est vers lui que le projecteur  va se tourner : Nicolas Riot, cofondateur de Chirac Design, la société nantaise qui habille de ses lumières les scènes de Mass Hysteria, Emilie Loizeau, Pegase, Abbath, Elephanz ou bien encore Nostromo ou le Hellfest. Le trentenaire a repris la route l’été dernier avec Gojira, la tête de proue du metal français (deux nominations aux derniers Grammy Awards). Nicolas Riot y excelle en plaçant haut le niveau d’exigence et d’inventivité. Rencontre.

La veille, Gojira jouait à guichets fermés à Birmingham. Ce 12 Mars, le groupe est attendu à Londres, à l’O2 Forum Kentish Town. Le concert est à 21h15 (Code Orange et Car Bomb assurent les premières parties) mais à 10h30, les roads s’activent déjà pour vider les camions. Dans le tourbus aussi, le réveil a sonné depuis longtemps. Cette vie de tournée, Nicolas Riot s’y est habitué. Cinq ans qu’il sillonne les asphaltes de la planète avec Gojira, le groupe français qui multiplie les superlatifs et joue à scènes égales avec les mastodontes du metal international. « Là, c’est une tournée européenne, le décalage horaire est quasi inexistant et il y a souvent eu une seule date par pays donc on ne perd pas ses repères. Aux Etats-Unis, quand on roule toute la nuit après s’être couchés à 2h, on regarde par la fenêtre au matin, on prend le roadbook et on découvre que l’on se produit à Dallas, Los Angeles ou San Francisco… Et on bouge les aiguilles de nos montres pour se caler sur le bon fuseau. Sur le papier, ça fait rêver, les gens pensent qu’une tournée est un grand voyage organisé pour une bande de potes. Il faut casser le mythe : une tournée est d’abord une logistique, un grand barnum avec des timing ultra précis, des journées extrêmement longues avec un seul objectif : que chaque concert se déroule sans la moindre fausse note. Chacun doit donc connaître parfaitement son rôle. L’improvisation n’y a pas sa place.»

C’est notamment parce que lui même maitrise largement le parcours entre câbles et consoles et que sa fibre créative est devenue gage d’excellence que Nicolas Riot est redemandé pour chaque nouvelle tournée de Gojira. L’été dernier, il a donc repris place dans le tourbus alors que « Magma », le nouvel opus du quatuor français mené par les frères Duplantier, venait de sortir. Près de six semaines de tournée puis une pause d’un mois avant de reprendre pour cinq ou six semaines. Le rythme de ces pérégrinations à travers le monde est immuable et va s’étirer sur trois ou quatre ans.

Il semble bien loin le temps des débuts pour Nicolas Riot. Après des années de fac qui avaient plus à voir avec l’environnement et la gestion des villes qu’avec le spectacle, ce fou de musique, guitariste à ses heures, envoie tout valser pour se rapprocher de sa passion. Il apprend sur le tas, enchaine les stages et devient régisseur d’une petite salle de Bretagne. Mais c’est sans doute la création du Ferrailleur (la salle de concerts qui célébrera en mai ses dix ans) qui lui mettra le pied définitif à l’étrier. Thomas Nedelec, le gérant fondateur lui confie la console des lights. L’agenda est cadencé. Nicolas Riot a trouvé une belle assise pour son CV.

En 2009, il accompagne en tournée les nantais d’ Ultra Vomit ainsi que les joyeux drilles d’ Andreas et Nicolas. Il assure la régie mais continue d’imaginer des lumières. Les petites scènes du Hellfest deviendront elles aussi son terrain de jeux. Pegaze, Emilie Loizeau, Mass Hysteria, la liste est longue de ceux qui font désormais appels aux éclairages de « Chirac Design », la société de design lumière qu’il a cofondée à Nantes avec Romain Drone voilà un an et demi. Et pourtant, la concurrence est de plus en plus rude.

« Les évolutions techniques du métier ont fait émerger des diplômes nouveaux, les DMA (diplômes  des métiers d’art) par exemple option régie lumière. Il existe même un cursus concepteur lumière de cinq années après le bac. Ces métiers faisant pas mal rêver et ressemblant parfois à la voie parallèle pour tous ceux qui savent ne pas pouvoir faire carrière en tant que musicien… chaque année voit arriver de nouveaux éclairagistes. Il n’y a pas que les tournées, il y a les salles, les évènementiels  qui ont besoin de nous mais cela reste compliqué pour réussir à se démarquer. »

Un éclairagiste intermittent a souvent besoin de plusieurs années pour réussir à se faire un nom, des années pendant lesquelles il aura prouvé qu’il ne comptait pas ses heures, était prêt à comprendre toutes les envies d’un artiste, qu’il s’agisse d’une ombre chinoise, d’une douche tamisée ou d’une explosion de couleurs, qu’il avait le sens du rythme (connaître la musique est un atout majeur), de la vie en équipe, qu’il avait des idées pour renforcer celles avancées. Un éclairagiste qui ne fait que poser quelques spots gérés par sa console est forcément frustré. S’il peut apporter sa couleur, son sens de l’esthétisme, être considéré comme partie intégrante du show, c’est passionnant. On travaille encore davantage mais c’est passionnant. (A la différence des autres pays où les gestions sont exclusivement privées, nous avons la chance en France d’avoir des salles qui bénéficient souvent de financements publics donc qui disposent d’un peu de matériel. Même un show sans vrai budget lumière peut donc être mis en valeur. Il suffit de savoir s’adapter, d’être encore plus imaginatif.) »

« Avec Gojira, tout le monde bosse très dur et l’image tient un rôle important, ce qui reste assez rares dans ce genre de musique. Ce sont des artistes complets, Mario Duplantier est passionné de peinture, il aime aussi la photo. Tous ont une curiosité totale et le groupe a eu envie d’offrir des concerts qui soient aussi de vrais shows visuellement parlant. C’est un challenge exigeant, une incroyable chance aussi.

J’ai connu des débuts où tard dans la nuit, dans le tourbus, on visionnait le concert du soir avec Joe Duplantier pour voir ce qui allait et ce qui méritait soit d’être supprimé, soit d’être amélioré… Le groupe n’est pas à ce niveau de réussite par hasard. Tout le crew doit donc être à la hauteur. On rentre lessivés mais c’est un défi quotidien formidable»

En attendant, les dizaines de flights continuent d’envahir l’arrière du Forum. La vieille salle londonienne a le charme des constructions des années trente, un coté art déco dans la façade, un long balcon en bois pour ourler son premier étage. Mais Nicolas Riot (assisté de l’américain Pete Carry) n’ a pas le temps pour la visite. La répartition des spots, les bons cablages, l’installation de la grande toile blanche où seront projetées les images conçues par Anne Deguehegny, il faut plusieurs heures pour que tout soit prêt. Gojira a beau être un groupe français, le tourneur, K2 Agency / Live Nation, est américain et le staff technique en majeure partie anglophone. Du coup, les échanges se font le plus souvent en anglais, y compris avec Taylor Bingley, le régisseur d’origine canadienne.

Les premiers test audios ne perturbent pas la poursuite de ce grand chantier quotidien. Pendant le sound check, les projecteurs s’animent. Les écrans tactiles de la Chamsys MQ 500, lancée en janvier dernier et capable de faire briller les stades, n’a plus aucun secret pour Nico Riot. La machine est sûre. De quoi éviter (mais le risque zéro n’ existe évidemment pas) ce qui s’est produit en Allemagne en début d’année : plus de lumière et le public qui éclaire les musiciens grâce aux téléphones portables jusqu’à ce qu’une autre console prenne le relais. « Au final, ça reste un souvenir fort. Sur le coup, c’est ce qui peut exister de pire mais les spectateurs ont assuré eux aussi donc on a pu poursuivre. Je ne me souhaite pas de le revivre pour autant, » sourit Nicolas Riot.

17h. Les derniers calages sont effectués. Une demi heure de pause pour tout le monde. Quand il n’en profite pas pour s’offrir une sieste salvatrice, le nantais, bosseur acharné, cherche à voir sur internet ce qui se fait ailleurs. Les vidéos de lights défilent sur sur téléphone. On ne se refait pas!

Une trentaine de minutes avant l’arrivée de Gojira, Nicolas Riot rejoint sa place, en fond de salle. Déjà concentré. Il ne soufflera que deux heures plus tard, quand le public, bluffé et enthousiaste, commencera à quitter la salle. Avant cela, entre bras qui se croisent sur les boutons, regard froncé sur ce qui se passe sur scène, hochements de tête au rythme des accords, il n’aura pas décroché une seule seconde. Show done!

La journée n’est pas terminée pour autant. Il faudra encore plus d’une heure pour ranger tout le matériel dans le camion. L’ordre du jour sonnait la montée dans le tourbus à 2h. Aucun retard, la route va pouvoir défiler. Demain est off. Pas de réveil imposé. Quelques heures de découverte de Manchester et concert le lendemain. A la fin de cette tournée européenne, deux dates à L’ Olympia puis trois semaines de repos avant de repartir pour les Etats-Unis. Un repos qui prendra vite la forme d’une semaine de formation pour Nicolas Riot et de quelques jours à plancher sur… les festivités des dix ans du Ferrailleur. Il sera encore en tournée aux Etats Unis au démarrage de cet anniversaire mais il rejoindra à mi-parcours les consoles qui l’ont vu débuter. Et dans dix ans ? « Et bien le Ferrailleur aura vingt ans! Plus sérieusement, je pense que je ne serai personnellement plus sur la route car c’est malgré tout une forme de vie décalée qui accélère le temps. J’espère que Chirac Design aura accru sa réputation et que nous pourrons créer un collectif de designers. Il existe une véritable élégance française, des imaginaires variés qui peuvent aussi se nourrir les uns des autres. J’ai plein d’idées. Je souhaite que cela se fasse… Mais c’est encore loin. Lorsque je suis rentré de tournée, je goûte le plaisir de ces retours et puis très vite, le manque s’installe, je me surprends à dire « vivement que je reprenne l’avion! »

La passion n’est pas prête à s’éteindre.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

Nantes ovationne Gojira

Après Nancy et Clermont-Ferrand, Gojira faisait escale à Nantes ce 25 janvier. Troisième étape d’une tournée française à guichets fermés. La prochaine devra prévoir des dates supplémentaires ou des salles plus grandes car le Magma Tour fait carton plein. Un succès largement mérité. 

Le Hellfest avait à peine plus de quatre mois quand a été faite l’annonce de la (mini)tournée française de Gojira, sept villes, comme un détour hexagonal de la tournée européenne. Mais en quelques jours, la date nantaise a été sold out, portée par l’envie des fans de les revoir dans un soir à eux, hors festival. Car on ne va pas se mentir, si les festivals sont d’immenses fêtes aux ambiances et aux rencontres uniques, de grands barnums souvent prestigieux que les artistes adorent et qui signent le succès (surtout quand le nom est écrit en bien lisible en haut de l’affiche), ce n’est pas toujours le meilleur endroit pour apprécier ses formations préférées. Le nombre est là, le public est énorme mais entre ceux qui patientent déjà bruyamment pour la formation suivante ou ceux qui restent front de scène pour « voir ce que ça donne », il faut vraiment être devant les stages pour vivre le concert à fond et partager ce moment avec les musiciens. Sans parler du temps imparti, une cinquantaine de minutes maximum, seules les groupes fermant la journée disposant d’une demi heure supplémentaire. De ce point de vue, les tournées en nom propre permettent une meilleure écoute, un autre partage, comme une dose d’intimité retrouvée. En toute subjectivité assumée!

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C’est donc à guichets fermés que le quatuor porte-drapeau du metal français (la seule formation hexagonale qui ait quand même connu une tournée à elle seule en Europe et aux Etats-Unis. Respect!), s’est produit à Stéréolux ce 25 janvier. Les fans de la première heure, ceux qui accompagnent Gojira depuis (déjà) deux décennies, avaient bravé les températures polaires pour patienter de longues heures avant l’ouverture des portes. Dans les rangs resserrés par cette passion commune, les anecdotes s’ échangeaient, les avis s’emmêlaient sur ce qui devait être le meilleur parmi les six albums studio. « From Mars to Sirius », « L’ Enfant sauvage », « Terra Incognita »? Ou bien encore « Magma », le dernier en date?

Pas de véritables oppositions, une évidence plutôt quant à l’évolution affichée par « Magma ». Pour porter ces textes empreints d’une spiritualité encore plus vive, mixant poésie et philosophie, le chant clair fait son apparition. Une belle mise en danger pour Joe Duplantier, le chant clair ne permettant plus de se cacher et n’autorisant surtout pas les fausses notes. Mais sa voix réussit largement le défi. Certaines partitions de l’album se montrent elles aussi joliment complexes. On pense notamment à « Low Lands » (qui n’a toujours pas rejoint la set list… ceci expliquant peut être cela). Alors quels titres seraient au programme de cette échappée française? Une heure et demi plus tard, force était de reconnaître que la sélection, qui avait du être un joli casse-tête, était des plus pertinentes. Puissante. Energique. Musicale. Largement metal. Laissant la part belle aux titres récents mais reprenant aussi pour un plaisir plus que partagé, les grands moments de « From Mars to Sirius », « Terra Incognita » ou « The Way of all Flesh ».

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Après une première partie laissée aux Suisses de Nostromo, le groupe se reformant pour la première fois depuis onze ans et prouvant que le poids des ans n’avait eu raison ni de sa hargne, ni de son énergie, c’est à Mario Duplantier que revient la charge d’ouvrir. Il ne fait pas dans la demi mesure et l’on comprend dès l’intro d’ « Only Pain » pourquoi le bayonnais est considéré comme l’un des meilleurs batteurs actuels. Impressionnant, d’une énergie qui semble « no limit », il met tout le monde d’accord. La mécanique de haute précision Gojira est en marche et ne connaîtra alors aucun temps mort.

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Joe Duplantier porte les titres avec une voix à l’aisance évidente et un plaisir du jeu que partagent largement Christian Andreu et Jean-Michel Labadie. Parler de « machine de guerre » serait une facilité gratuite avec ce quatuor tellement ancré dans les valeurs humaines, les préoccupations universelles. Le death metal peut aussi insuffler d’extraordinaires leçons de vie, eux le prouvent en tout cas.

Avec des morceaux comme « Silvera », Gojira intègre davantage de solos et ces moments prennent sur scène une dimension supplémentaire. On s’est toujours un peu demandé pourquoi les solos n’avaient pas plus de places dans les concerts jusqu’à présent tant les jeux de cordes sont redoutables. Eux ne se sont peut être jamais posés la question. En tous les cas, ces passages là qui répondent et équilibrent les champs laissés à la seule batterie et à la maestria de Mario Duplantier, sont bel et bien à l’ordre de la soirée désormais et il serait dommage de les en bannir. Sur scène comme dans le public, c’est plaisir majuscule.

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Plaisir encore que celui de pouvoir réentendre « Terra Incognita », « Wisdom Comes » ou « Vacuity » qui déchaînent des ovations. « Nantes, vous êtes cinglés! Quel public! Merci !! », lance alors Joe Duplantier. « On ne s’attendait pas à ce que ces dates françaises soient toutes sold out. C’est un cadeau extraordinaire, on a beaucoup de chance. »

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Impossible enfin de ne pas parler de la technique qui entoure le concert et fait partie intégrante de sa réussite. Le son est impeccable, puissant mais ne s’amuse pas aux rapports de force au risque de compromettre l’écoute. Quant aux lumières, elles méritent une mention spéciale. Rarement un concert de metal a poussé vers autant d’idées fortes, de rythmes. Dans un domaine où très souvent il n’existe pas d’alternative, c’est back drop et quelques lumières aveuglantes ou bien feux d’artifices et accessoires à tous les étages, Gojira s’offre un imagier créé sur mesure par Anne Deguehegny avec un habillage grande classe qui rajoute à sa puissance mais n’exclut ni subtilité, ni élégance. Et quand c’est un nantais, Nico Riot (Chirac Design) qui est aux commandes, on aurait tort de ne pas le citer.

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Lorsque tout tire vers l’excellence et le partage, il n’y a sans doute pas de hasard. Gojira a vingt ans. Et beaucoup à jouer encore.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.