Avec son « Frankenstein Tour », No One Is Innocent sillonne la voie de tous les succès

Ils viennent d’entamer une tournée qui se poursuivra jusqu’à l’année prochaine portée par  « Frankenstein », leur nouvel album sorti fin mars, une réussite totale. Vingt cinq ans bientôt et ils n’ont peut-être jamais été aussi puissants. No One Is Innocent ou la rage triomphante. 

Il est un peu plus de 8h ce jeudi, Paris a eu le temps de s’ éveiller mais dans les regards de la «Tribu» arrivée en ordre dispersé Gare de Lyon, on sent que le sommeil aurait pu se prolonger encore. Les instruments font van à part et ont pris la route une heure plus tôt depuis une salle de répétition de la banlieue parisienne. Au programme de cette quatrième session du « Frankenstein Tour » entamé le 20 Mars à Argenteuil, Saint-Nazaire en Loire Atlantique, Saint-Agathon près de Guingamp et Ancenis, sur les bords de Loire, à une trentaine de kilomètres de Nantes avant un retour dimanche en début d’après-midi. Un périple qui comme toujours additionnera kilomètres, heures confinées dans les véhicules et nuits courtes mais le groupe est rodé à ces plaisirs invisibles des tournées. Plaisirs que partagent  les indispensables de l’ombre, Arnault Burgues,  nouveau tour manager, également à la console des retours, Estienne, le backliner, Nicolas Galloux, Monsieur Lumières, et « Maz » (Jean-Marc Maz Pinaud) au son. 

Un gentil tacle à celui qui arrive avec quelques minutes de retard et c’est le départ. Dans une tournée, la feuille de route est hyper précise et les horaires ne peuvent être bousculés. L’arrivée au VIP est prévue à 14h, les balances démarreront dans la foulée et le show est prévu entre 22h et 23h30. 

Saint-Nazaire est encore à plus de trois heures. Il y a les bavards, ceux qui lisent ou pianotent sur leur smartphone. Et puis ceux qui en profitent pour s’ offrir un petit supplément de sommeil. Au risque de casser le mythe, le musicien est un être normal, qu’on se le dise!

Une trentaine de dates ont été inscrites dans ce premier volet. Elles sillonnent la France, obliquent courant mai et juin par des festivals en Suisse, Belgique et en Espagne puis s’interrompent le 29 juin à Evreux avant de reprendre après une courte pause estivale dans des salles encore plus grosses. Il le faut car le « Frankenstein Tour » cartonne. Si Kemar et sa bande ont pu douter pendant leur résidence grenobloise, chercher la setlist parfaite et s’interroger sur la façon dont le public, bien que fidèle depuis plus de vingt ans, accueillerait ce septième album studio et cette nouvelle série de concerts, il aura suffi de la première date pour être rassurés. Logique au regard d’un album qui est peut-être l’ un des plus forts de leur carrière.  

Et pourtant, le défi était de taille après « Propaganda », sorti trois ans plus tôt. Des textes puissants qui avaient des allures de cris, une vindicte puisée dans l’ADN de No One mais qui faisait écho aux terribles événements, Charlie Hebdo, le Bataclan… On se souvient du concert à la Cigale, en présence de membres de l’équipe de Charlie Hebdo, dix mois après l’attentat qui avait décimé la rédaction, le message de résistance lu par Shanka au nom du groupe mais aussi cette présence dedans comme dehors de forces de sécurité de tous ordres. No One n’a pas plié, n’a pas remis ses concerts, est resté bruyant et a plus que jamais chanté le point levé. « Charlie », « Silencio », « Kids are on the run », entre autres, sont désormais des partitions obligées, figures de proue magnifiques de puissance et de justesse.

Et puis le temps a passé. Après dix-huit mois de tournée, le groupe a eu envie de se retrouver très vite. Juste eux et leurs instruments. Comme une urgence à faire de la musique et voir ce qu’il en sortirait. « Popy et Shanka sont des guitaristes redoutables avec des idées fortes. Ils ont balancé des trucs impressionnants et la musique a influencé les thèmes. « Frankenstein », « Ali », « A la gloire du marché » sont venus assez vite. Les autres morceaux ont suivi », raconte Kemar. 

« Je partage toujours l’écriture avec mon co-auteur habituel, Manu de Arriba, un ami de lycée. Je savais les thèmes que j’avais envie d’aborder. Politiquement en France, les élections avaient porté Macron au pouvoir et il ne nous donnait encore pas de prise… Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui! Mais la toute puissance de la finance, les revenants de Syrie, les shérifs du monde… l’actualité ne manquait pas de sujets forts. Puis nous avons eu envie de cette reprise de Black Sabath, «Paranoid», que Shanka interprète magistralement et sur laquelle je me contente de faire la voix basse derrière. Je le pousse d’ailleurs à chanter de plus en plus car il le fait superbement. Il y a des mecs comme ça qui savent tout faire, » observe Kemar en riant.

Là où « Propaganda » avait des allures de cri, les onze titres de « Frankenstein » sont beaucoup plus dans la réflexion, davantage distanciés. No One Is Innocent montre sa vigilance et ses engagements citoyens mais sa colère se transforme en interrogations fondamentales. « Nous sommes à l’opposé de ces artistes qui revendiquent de ne faire que de la musique et de parler exclusivement de cela. Je pense qu’un artiste doit, bien au contraire, garder l’oeil ouvert et se tenir informé car il a la chance de pouvoir traduire ses colères en chansons et de faire passer des messages, un point de vue que nous partageons bien évidemment tous les cinq. Dans cet album, je crois pouvoir dire que c’est l’ ADN de No One Is Innocent qui ressort, il y a une cohérence dans les sujets comme dans la musique. » 

Produit une fois de plus par Fred Duquesne, dont on reconnaît la griffe et le savoir faire, ce nouvel album est incontestablement l’un des meilleurs de ce début d’année. Un coup de pied dans les rigidités des rageux qui clament à longueur de mépris que le metal et le rock français ne seront jamais à la hauteur. « Fred est un producteur de grand talent, un ingénieur du son qui sait où il veut emmener un album. Nous étions à enregistrer dans son studio, nous avions déjà mis trois titres en boite mais lui doutait toujours… On le voyait qui cherchait. Et puis au quatrième titre, il a trouvé et on a aujourd’hui ces morceaux, avec cette puissance qui est effectivement très identifiable. »

14h00. Saint-Nazaire, tout le monde descend. Timing parfait. Les deux vans se garent le long de la salle. La mer est à quelques dizaines de mètres mais l’heure n’est vraiment pas au tourisme. Déchargement précis, mise en place, il n’y a pas de gestes inutiles. Un café dans les loges et les balances pourront débuter. Le VIP¨a été créé dans l’ancienne base sous-marine et offre un environnement assez inhabituel. Demain, ce sera « La Grande Ourse » dans la banlieue de Guingamp, une salle moderne alors qu’à Ancenis, le groupe jouera dans la salle des sports municipale, près de deux milles places (et un nouveau show sold out). 

Les contraintes techniques, le confort de jeu ne sont pas toujours les mêmes mais rien ne saurait entamer l’énergie de cette joyeuse bande. Kemar, leader (même s’il réfute le titre), figure emblématique et historique de No One, a la pêche contagieuse. La silhouette aussi affûtée que sa mémoire, il enchaîne les morceaux en parcourant la scène sans temps mort, bondissant, descendant dans la fosse pour chanter plus près encore du public qui espère chaque soir ce moment. A ses côtés, Shanka, surdoué de la six cordes, joue avec une énergie et une facilité déconcertantes. Sous le bonnet à pompon, Popy, le dernier arrivé, offre son talent de guitariste et de compositeur depuis deux albums. Le tandem est parfait, les guitares ont trouvé leur pleine puissance avec ces deux là. Bertrand Dessoliers tient la basse de No One depuis onze ans et partage son sens de la rythmique avec Gaël Chosson, qui n’a rien d’un bleu avec plus de 2.500 concerts au compteur. Une dream team, un line up solide et totalement complice.

Les balances vont durer une heure. Trois ou quatre titres suffiront. Il s’agit d’effectuer les réglages nécessaires, pas de doubler le concert. A 17h alors, les fab five et la team technique ont quartier libre. Enfin, a priori… et pas tous! Kemar, toujours lui, a rendez-vous pour des interviews avec des radios et des médias locaux. Malgré la répétition inévitable de certaines questions, il se soumet à la pratique avec une disponibilité et une bonne humeur intangibles. Il ne rejoindra pas le restant des troupes en fin d’exercice et n’aura pas le temps d’une échappée le long de la mer. Il devra se contenter d’une pause canapé mais n’y voit rien de contraignant. « Parfois on a le temps de se poser à l’hôtel, ce qui nous permet de récupérer des fatigues de la veille. Parfois, l’hôtel est trop loin alors on se pose dans un coin et on dort. Lorsque la ville est belle, on essaie toujours de sortir pour visiter un peu, tout est question de possibilités, de circonstances, de nos envies aussi. Si c’est impossible, on fait autre chose et ce n’est pas grave.»

En attendant l’ouverture des portes, l’équipe s’est un peu dispersée. Lectures, ping pong voire même échauffement de batterie sur… le dossier d’un fauteuil, sans même être distrait par les allées et venues autour, la loge est une ruche animée où fusent les rires. La perspective d’un concert provoque toujours une petite montée d’adrénaline mais est aussi et surtout un moment de plaisir et de partage. 

A 21h, le groupe qui ouvre la soirée entame son set. Trois quarts d’ heure  plus tard, la scène sera laissée aux techniciens qui disposeront alors de vingt minutes pour enlever les instruments et laisser place à la tête d’affiche. Dans les loges, les vestes militaires ont remplacé la « tenue de ville ». Pas de décompte mais un regard de plus en plus régulier sur l’ horloge. A 22h pétantes, « Djihad Propaganda » donnera le coup d’envoi d’un show bluffant d’énergie. 

En mixant de façon aussi réussie ses anciens titres les plus incontournables et cinq morceaux de « Frankenstein », visiblement heureux de cette construction qui ne laisse aucun répit et emporte le public dans une même clameur du début jusqu’à la fin, No One Is innocent donne l’impression de n’avoir jamais été aussi performant.  Une machine de scène que plus rien ne saurait arrêter. L’an prochain, le groupe soufflera son quart de siècle. Un âge comme un autre pour son fondateur qui avoue « ne pas aimer les anniversaires, les auto congratulations. L’ important est de durer encore, de pouvoir partager ce qui nous tient aux tripes, de prendre du plaisir à jouer et évidemment, que ce plaisir soit réciproque. Le public est le seul qui importe, pas le gâteau avec les bougies. »

Et du plaisir, il y en a eu jusque tard dans la soirée. Car une fois fini le concert, douché et changé, Kemar, encore et toujours aussi disponible, Popy, notamment sont allés longuement près du merch pour discuter avec le public, se prêtant au jeu incontournable des photos et des dédicaces.

Il sera près de deux heures lorsque les vans se rapprocheront enfin de l’hôtel. Le trajet est trop court pour déclencher la liste musicale que Kemar a en réserve pour ces ultimes moments de route. Ce n’est que partie remise. Le lendemain, sur les chemins de traverse bretons, il prendra un malin plaisir à reprendre des tubes sortis tout droit de Star 80. 

Etre soi-même, sans tricher, garder la passion et la rage intactes. C’est sans doute ça la raison du succès de ce groupe au sommet de son art. La voix est libre et fort de ce credo, No One is Innocent n’est pas prêt d’arrêter son chemin.

Magali MICHEL.

Reportage et crédit photos // Sophie BRANDET.

– Un remerciement très particulier et sincère à toute la tribu No One is innocent, musiciens et techniciens pour leur immense disponibilité. – 

Charlie Boisseau accélère le rythme !

Le 13 Avril, Charlie Boisseau présentait son nouveau single. Une chanson écrite par Ycare  et qui ne figure pas sur « Acte 1 », son premier album, sorti en octobre dernier. Un détour extérieur porté par des rythmes inédits que l’intéressé défend avec passion, enthousiaste à l’idée de poursuivre sa route en brouillant les cartes mais sans jamais se perdre de vue.

Entre vitesse et avancée progressive, Charlie Boisseau ne veut pas choisir, lui qui compose avec son impatience et les pauses qu’il sait nécessaires à ses partitions. Si l’artiste, perfectionniste revendiqué, aime que les choses mûrissent, qu’elles aient la couleur exacte qu’il leur a imaginée avant de les laisser s’échapper, il a aussi, en jeune homme bien de son époque, le goût de la course, ce sens du rythme et cette envie de donner parfois quelques coups d’accélérateur. Assez logique quand on voit le rythme auquel certains artistes soumettent les sorties de leurs singles. Mais à force de remplacer l’un par l’autre, on finit aussi par tout effacer et à ne plus laisser la moindre empreinte dans les mémoires, travers que Charlie Boisseau ne veut pas absolument pas risquer. 

En Janvier 2017, lorsque « J’en ai des tas », premier extrait de son opus à venir, est sorti, il a quand même trouvé la parade pour tromper l’ impatience et poursuivre le partage en tournant le clip éponyme. L’album est sorti en octobre et un mois plus tard, il tournait déjà un autre clip, celui de « Pourquoi tu t’en vas ». A l’heure où les maisons de disques rechignent souvent à multiplier les réalisations, la sienne, Scorpio Music, l’accompagne et lui permet d’aller encore et encore de l’avant. Assez rare pour être souligné.

Mais ce serait mentir que de penser que tout cela suffit à calmer ses ardeurs, son trop plein créatif, sa fébrilité à la perspective de sa première grande scène parisienne cet automne. Alors Charlie Boisseau compose. De jour comme de nuit. Peu importe la valse des heures, il enchaine les accords et pose les mots dans cette déferlante de contre temps. Sans doute pourrait il enregistrer déjà son Acte 2, (voire même 3 !) avec tout ce qu’il a en réserve. Mais l’heure n’est pas à ces éditions potentielles qui n’auraient, affirme t’il, que le goût de l’approximatif. Si Charlie Boisseau passe autant de longues heures en studio, c’est pour travailler encore et encore, bosseur infatigable, des chansons qu’il habillera de tonalités nouvelles, magnifiques variables d’ajustement.

Et puis au milieu de tout çà, il lui arrive de pousser la note sur des titres que d’autres sont venus lui présenter. Lorsque l’évidence est là, nulle place pour les états d’âme d’auteur, il fonce. C’est ce qui c’est passé avec « Tellement belle (Auf wiedersehen), écrit et composé par Ycare (ex Nouvelle Star, compositeur désormais ultra sollicité). Le rythme hyper entraînant est d’une efficacité redoutable et ferait bouger le plus timoré des danseurs. Une écoute et c’est déjà en tête, atout majeur pour une chanson qui doit trouver sa place dans les playlist où durer est un défi permanent. La voix de Charlie Boisseau le porte de façon magistrale. Le clip, sorti dans la foulée, séduit. 

« Je suis un type joyeux qui fais des chansons tristes. Souvent ! Mais j’aime aussi quand ça bouge et que ça décale, » commente le musicien. « Quand j’ai entendu « Tellement belle », j’ai eu un vrai coup de coeur et je n’ai pas douté. Il y a une énergie folle dans la musique et ce truc en plus qui donne envie de chanter et de bouger alors que les paroles ne sont quand même pas d’une gaité folle. J’adore ça. En live, comme j’ai encore pu le constater lors de ce show case organisé par Radio Oxygène à Angers, le titre montre toute sa dimension et est repris spontanément par le public. C’est le meilleur des signes, non? Certains ont pu s’étonner que ce nouveau single ne provienne pas de mon disque mais quelle importance? C’est un plus, une branche supplémentaire qui ajoute au reste, une envie de cette ambiance là à ce moment là, avant de retourner extraire une autre de mes chansons.»

Le 14 Novembre prochain, Charlie Boisseau vivra sa première grosse date parisienne à l’ Alhambra. Il l’attend avec une fébrilité mêlée d’enthousiasme. L’équipe de se musiciens est au complet, il a déjà pensé aux invités surprise qui le rejoindront le temps d’une chanson mais il n’a pas encore bouclé la mise en scène, la set list. Il veut que ce soit parfait de chaque coté de la scène. Alors, « parce que je sais que l’été passe très vite et que le temps finit toujours pas manquer », il va déjà commencer à répéter, entre deux shows case et trois nuits en studio. 

Pressé, peut être. Mais exigeant et convaincu que le chemin ne pourra aboutir qu’ à force de travail et de « bel ouvrage ». Il en oublierait presque son talent, pourtant bien en place. Charlie Boisseau, l’impatience tranquille.

Magali MICHEL.

Crédit Photos // Sophie BRANDET.

RETOUR GAGNANT POUR EDDY DE PRETTO AU PRINTEMPS DE BOURGES

Eddy de Pretto, figure montante mais déjà triomphante du rap français, est repassé par le Printemps de Bourges. Un concert à guichets fermés, une ascension fulgurante que le musicien observe avec tranquillité.

Forcément, il n’a rien changé, la casquette est toujours vissée, le sweat à capuche glissé sous le bomber. Et pourquoi aurait-il changé d’ailleurs lui qui affirme (et le prouve) prendre cette déferlante de succès avec recul et sans s’encombrer de sentiments inutiles. « J’ai tellement rêvé de cela, pendant des années, alors que j’étais très jeune, peut-être même avant mes dix ans, je n’imaginais pas meilleur avenir que celui me permettant de faire mon numéro sur scène. Alors maintenant que c’est là, je profite, j’essaie  juste de ne pas en manquer une miette. Mais je suis le même! »

Dans cette salle bondée de conférence de presse du Printemps de Bourges, Eddy de Pretto était à coup sûr l’un des plus attendus. « Impressionnant », « un phénomène »… en attendant l’arrivée du musicien, chacun y va de son commentaire. Notamment ceux, comme nous, qui l’avaient découvert l’an dernier pour sa première participation berrichonne, saluée par le « Prix Inouïs 2017 ». Un an plus tard, la sortie de l’ EP« Kid »en Octobre 2017, l’album « Cure » ( sorti en mars dernier, disque d’or en un mois à peine), la tournée des Inouïs, la nomination comme « Révélation scène » aux dernières Victoires de la Musique, l’accélérateur a sérieusement été enfoncé mais rien ne saurait troubler le calme apparent du francilien. « C’est amusant parce que ce sont les gens autour de moi qui me parlent de frénésie, de déferlante mais moi je suis très apaisé », assure t’il. « Je suis personnellement plutôt dans l’observation et l’appréciation. Au fil de ces rencontres avec le public, je vois ce qui plait, comment mon projet est ressenti. C’est aussi pour cela que je suis très impatient à l’idée des festivals qui arrivent car ce seront forcément d’autres spectateurs, des gens qui ne me connaîtront pas et qui peut-être même ne m’aimeront pas du tout. Le public qui vient voir Orelsan ou Nekfeu peut parfaitement me rejeter mais ce n’est pas grave car l’ unanimité ne permet jamais de progresser. »

Depuis son apparition, Eddy de Pretto n’a jamais hésité à s’affranchir des codes, osant les orchestrations inhabituelles. Cuivres imposants dans « Beaulieue », ambiance nettement plus synthétique dans « La Jungle et la chope », la signature des producteurs habituels de Booba et PNL n’est sans doute pas étrangère à tout ça. Quant aux textes, le jeune homme se réserve leur pleine écriture. « Pour ce premier album, tout est venu assez facilement. J’avais emmagasiné pendant plus de quatre ans et en un mois est sorti le dessus de cette matière. Je ne me suis jamais interrogé sur la classification qu’on allait lui donner. Je suis forcément le produit de tout ce que j’ai entendu plus jeune, ma mère qui écoutait Barbara ou Aznavour, en bas de chez moi c’était le rap et puis il y a eu la formation jazz et les cours de comédie musicale, de théâtre, le piano appris à la MJC de Créteil quand j’avais douze ou treize ans… Il faut se laisser porter et rester ouvert. «

Eddy de Pretto délivre ses textes, les thèmes portent ses colères ou ce qui le touche comme  « Mamère », une chanson un peu dure sur la sienne, « elle ne savait pas si elle devait être dure ou tendre. Elle protégeait mais refusait de me voir dans le monde de la musique car elle l’imaginait loin de nous, pourri par la coke ou mille autres tentations. Elle ne voulait pas non plus que la douceur provoque des failles dans l’éduction. On en a beaucoup parlé quand le morceau a été écrit. Ca aura au moins permis cet échange, » lance t’il en riant.

Il y a aussi la désormais tube « Kid », l’histoire de ce gamin dont on veut absolument faire un dur à cuir, un homme dans sa plus grande virilité alors que le môme ne rêve que de jouer à la poupée. » Une histoire touchante, loin des scènes habituelles du rap, son histoire à lui en vérité. « Mon père me disait souvent : « Arrête de pleurer! » Je n’ai pas cherché à en faire une généralité mais je pense ne pas avoir été le seul dans ce cas. ». 

Pour la mise en musique, le naturel l’emporte encore. « Le claquement des consonnes et la rondeur des voyelles font naître une musicalité… Il ne me reste plus qu’à la suivre ! Sur scène, il y a un jeu d’ombres et de lumières, le batteur et moi qui joue constamment avec mon iphone pour lancer les pistes. C’est volontairement sobre pour, c’est ainsi que je l’ai voulu en tout cas, aller droit au but et ne rien perdre de ce qui importe, le corps qui bouge et les mots qui se font entendre.»

Combo gagnant si on en juge par le nombre croissant de ses fans et les salles qui le réclament. La nomination aux Victoires de la Musique et la prestation en direct, bien que lui ayant laissé un souvenir plutôt mauvais (un générateur avait cassé juste avant sa performance et perturbé définitivement son passage) ont sans doute permis un coup de projecteur supplémentaire mais c’est au bouche à oreille pour cause de talent qu’il doit sa fulgurante ascension. Après des dizaines de dates et une présence dans de très nombreux festivals, deux Olympia, excusez du peu, les 6 et 7 Novembre, Eddy de Pretto bouclera cette première partie de chemin au Zénith de Paris le 22nmars prochain. Certains murmurent qu’une collaboration artistique avec Christine and the Queens pourrait voir le jour. Les deux intéressés bottent en touche et se contentent de reconnaitre « beaucoup apprécier l’univers de l’autre ». A suivre donc. Quand on voit l’enthousiasme du public du Printemps de Bourges cette fin avril, on se dit que l’été d’ Eddy de Pretto s’annonce plus lumineux encore.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

ANGÈLE EMPORTE LE PUBLIC DU PRINTEMPS DE BOURGES !

Véritable phénomène, adoubé par les médias comme par le monde pourtant pas toujours confraternel de la musique, Angèle foulait sa première scène berrichonne ce 26 avril. Et le moins que l’on puisse dire est que la jeune belge a convaincu avec une facilité déconcertante.

Chaque édition du Printemps de Bourges voit fleurir des artistes dont la croissance fulgurante ne s’explique sans doute que par le meilleur des terreaux, l’authenticité d’un talent que rien ne saurait plus arrêter. Ce fut le cas avec Vianney, dont le premier passage au Printemps en 2015, en ouverture de Yael Naïm, est resté dans les mémoires. Comme celui d’Eddy de Pretto en 2017, qui figurait alors dans la sélection des Inouïs. L’édition 2018 sera marquée par la grâce d’Angèle. La facilité avec laquelle ce petit bout de femme haut comme trois pommes, à la silhouette déliée mais si gracile, a embarqué le public du Palais d’ Auron, un soir où l’affiche misait aussi sur Eddy de Pretto (en plein bond dans l’espace de la reconnaissance et de la notoriété) et Charlotte Gainsbourg a laissé sans voix (sans mauvais jeu de mots).

Elle ne s’est pas démontée. Avec ses trois musiciens, petit haut immaculé sur large pantalon couleur gazon, drapé dans un kimono fleuri rapidement abandonné, la jeune artiste belge de vingt et ans, a bondi, parcouru la scène, montré ses talents de pianiste autant que le jeu de sa voix. Le timbre est fluet mais s’impose naturellement, la gestuelle dynamique mais sans excès racoleurs. Angèle est une enfant de la balle et connaît les sens à s’interdire pour réussir une présence sur scène. La faute probable à un père musicien, Marka, sorte d’Elvis Presley belge, très connu et reconnu de l’autre coté de la frontière, un père que la jeune fille qui a suivi un cursus musical complet, a accompagné au piano deux années durant. 

Impossible de ne pas citer non plus sa mère, Laurence Bibot, star du stand up, aussi drôle que séduisante, et Roméo Elvis, le grand frère qui grimpe quatre à quatre les marches de la renommée du rap. Angèle, née Van Laeken, a la chance en héritage, musicalité, sens du phrasé et beauté dans les gênes mais elle a aussi très vite appris que rien ne remplacerait jamais le travail. 

Alors loin de tout miser sur l’aspect « jolie blondinette », elle a misé sur d’autres codes pour ne pas finir en déroute comme trop de ses congénères dans un milieu où le succès ne dure parfois que le temps d’une chanson. Travaillant ses partitions, scrutant chaque son de ses paroles, misant sur l’authenticité de son sens de l’autodérision, elle a bouté le duckface de son Instagram (où la suivent près de 240.000 followers) et préféré offrir des vidéos parfois gentiment barrées, toujours drôles, jouant sur les maux et les degrés, ne cherchant pas la séduction 2.0 à coups de filtres ou de poses dans des situations plus ou moins fictives. Et le public a suivi, lui qui était venu par curisioté après l’avoir découverte dans « La loi de Murphy », chanson en franglais où se succèdent les temps et contretemps d’une journée bien pourrie. Le clip (sorti il y a six mois) a déjà été vu près de huit millions de fois. « Je veux tes yeux », dernier succès en date, devrait connaître les mêmes sommets puisqu’il a déjà engrangé trois millions trois cent mille vues. 

Aussi à l’aise dans son répertoire naissant que dans les reprises qui l’accompagnent sur la route des scènes, Angèle livre une version émouvante du « Bruxelles » de Dick Annegarn, ce qui ne cesse de surprendre les sceptiques qui la pensaient encore trop jeune pour pareille histoire.

Cette pause tendresse bouclée, la jeune femme quitte son clavier pour faire bouger la foule et les premiers rangs, qui l’attendaient bien avant son entrée sur scène, ont l’enthousiasme communicant. 

Il y a les « it girls » qui ne font rien et se contentent de poser toutes marques dehors pour demander à être suivies. Et puis il y a les jeunes femmes qu’il ne faut surtout pas perdre de vue car elles ont le talent en bandoulière. Angèle aime bien mettre son doigt dans son nez. Si, si, elle fait ça et même que ça l’amuse. Et même que c’est drôle cette façon d’agir en enfant pas toujours bien élevé. Angèle n’en est qu’à son (premier) Printemps. La récolte du premier album à venir s’annonce abondante. C’est beau à voir un fruit encore naissant mais déjà tellement mûri par le talent.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

Julien Doré, brut de douceur et de complicité

Les 5 et 6 avril derniers, à Fouesnant, Julien Doré lançait « Vous et Moi », sa tournée intimiste d’une cinquantaine de dates à travers la France (dont une douzaine de festivals). Un changement d’ambiance radical et une soirée inédite qui offrent une autre couleur à son répertoire. Pari réussi : il y a de l’émotion entre velours et guéridon.

Il fallait quand même avoir une jolie audace pour lâcher les énormes machines, les décors toujours plus impressionnants, les tournées barnum (nécessitant plus d’une soixantaine de techniciens) dans des salles de plus en plus énormes, ces Zénith et Bercy remplis à la vitesse de l’éclair, ces kilomètres parcourus avec sa bande de toujours et tenter le pari d’une autre rencontre avec le public. Un moment « les yeux dans les yeux ». Ou presque. 

Evidemment que ces rencontres, dans des lieux forcément plus exigus, n’avaient pas la peur du vide. L’équation contraire aurait même primé : comment satisfaire le rush prévisible de milliers de fans quand la billetterie oscille entre quatre-cents et mille cinq cents pour les plus grosses dates? C’est donc peu dire que lors de leur mise en vente, pour partie sur internet, le reste auprès des salles elles-mêmes, les tickets se sont envolés en quelques minutes. Deux exactement pour les deux-cents places « internet » de l’Archipel à Fouesnant (Finistère) où Julien Doré avait décidé de lancer sa tournée, les 5 et 6 avril. Et quarante-cinq minutes pour les six-cents achetées directement au guichet, certains patientant des heures avant l’ouverture des portes. Et il en fut de même pour toutes les autres dates, y compris les deux Olympia (Paris) en juin. 

On imaginait déjà la couleur du moment, l’album « Vous et Moi » sorti début mars ayant levé le voile sur douze morceaux revisités en mode acoustique. « Eden », « Le Lac », « Coco Câline » ou « Romy », « Porto Vecchio » bien sûr  mais aussi des reprises comme « Aline » de Christophe (qui faisait déjà partie du spectacle précédent), ou « Africa » de Rose Laurens, en duo insolite avec Dick Rivers. Mais on ne savait pas la façon dont Julien Doré les mettrait en scène. Seules certitudes, les chansons allaient être jouées telles qu’elles avaient été écrites et une place essentielle serait laissée à l’ émotion.

A l’issue de cette première, on ne pouvait que saluer la performance. Dans un décor de salon au sol recouvert par un immense tapis, entre rideaux de velours et guéridon, carafe vintage et petite lampe datée, les guitares, le yukulele attendent sagement non loin du piano, cernés par un éclairage façon bougies. Et puis soudain, il arrive, jean-tee-shirt noirs sous élégante veste grise. Le public, majoritairement féminin, lui réserve une ovation. Résonnent alors les premiers accords du « Lac », accompagné de la seule guitare. Ce premier titre de ce premier soir, restera dans les mémoires. Du haut vol, de l’intensité et de l’émotion des deux cotés de la scène. Car Julien Doré ne cherche pas à tricher, il avoue même sans détour le trac qui est le sien après cette pause de trois mois depuis la fin de sa précédente tournée et ce retour totalement inédit, cette envie qu’il a eu d’un moment sans artifice et dans une vraie proximité. Mais de l’intention à la réalisation, il y a un océan de trac à surmonter et cette tournée nouvelle, cette solitude sous le projecteur, c’est bien maintenant, en ces premiers instants qu’il les découvre.

Il a trouvé la parade grâce à une mise en scène qui ose les accents circassiens et s’appuie surtout beaucoup sur l’humour redoutable du musicien (ceux qui en douteraient devraient effectuer un tour sur son compte Twitter, un régal de réponses punchy et désopilantes, souvent décalées, second degré et toujours brillantes). Dans des échanges improbables (et à parole unique) avec ses techniciens du son et de la lumière, avec l’assistance également, il joue, flirte avec l’autodérision, puisant vraisemblablement dans ces moments des respirations avant d’entrainer vers de nouvelles émotions. Car là où le public reprenait spontanément et à tue tête dans les salles immenses, une certaine timidité s’est installée ici. Comme pour ne pas rompre la douceur intimiste. Pour ne pas jouer les intrus. 

« Magnolia », « Paris Seychelles », « Porto Vecchio »… une quinzaine de titres défile, drapés par ce nouvel atour. Les reprises, « Aline » de Christophe ou « Can’t take my eyes of you », de Frankie Vallie, sont également conviées à partager ce moment tout en délicatesse que même le Panda, figure emblématique de « Coco Câline », ne viendra pas interrompre. Invité de fin de soirée, il se pose tout en sobriété devant le clavier pour accompagner son protecteur. Julien Doré a réussi à se réinventer en effeuillant son répertoire. La nudité est parfois le plus beau et le plus sincère des atours.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

GRAND CORPS MALADE ET SES ACOUPHÈNES DE VÉRITÉ

C’était un soir de semaine au Mans. Un soir de pluie, un temps chagrin. Et puis Grand Corps Malade a surgi sur la scène du Palais des Congrès. Deux heures lumineuses où les mots sonnent forts, justes et beaux, où la nostalgie distille une douce mélancolie, où preuve est donnée que dénoncer ou défendre ne sont pas les fruits obligés du verbe aboyer. La pluie était toujours là à la sortie. Mais elle était une alliée qui permettait de camoufler les larmes échappées dans ce long acouphène d’émotions.

Un concert de Grand Corps Malade n’ est pas un concert comme les autres, c’est un rendez-vous. Celui dû lâcher prise émotionnel. Car les plus costauds ont beau essayer de se convaincre et répéter qu’en six albums (le dernier, « plan B », est sorti le 16 Février), on a appris à connaître la plume délicatement acérée de Grand Corps Malade, ce nom d’artiste un brin provoc’ dont s’est affublé Fabien Marsaud après avoir dû renoncer à vingt ans à une carrière de basketteur professionnel à cause d’un mauvais plongeon), son timbre grave et son slam polymorphe, aussi à l’aise dans les aigus de la douceur que dans les graves des uppercuts au punch redoutable, son charisme aussi puissant que le bleu de ses pupilles… les costauds donc laisseront couler comme les autres les larmes provoquées par ces morceaux de vie qui résonnent si fort et juste.

Il est vrai que le garçon est redoutable. Il arrive avec sa (très) longue silhouette fine, tout sourire et frappe d’emblée avec « Plan B » justement, le titre de l’album éponyme. Quels que soient les parcours, rares sont les vies linéaires. Il n’y a pas forcément besoin d’avoir beaucoup vécu pour avoir déjà le goût amer des choix subis, des cailloux parfois rochers sur le chemin. Alors chacun s’y retrouve. Grand Corps Malade ne lâchera plus personne jusqu’à la fin de son set, savant dosage de titres anciens, de morceaux extraits de son nouvel opus, de duos (comme le très délicat « Poker » avec Ehla), le tout entrecoupé d’échanges mâtinés d’ un humour subtil, tendre ou corrosif.

En abordant sa quarantaine, Grand Corps Malade livre son spectacle le plus abouti. A l’aune de cet album impressionnant de vérité, ce mix de textes très personnels (existe t’il plus bel hommage rendu à une compagne que « Dimanche soir » (« mes mains ne se lasseront jamais de ta peau (…) Le temps n’a pas d’emprise sur la couleur de tes yeux (…) Je me moque de tes défauts qui sont devenus essentiels (…) Parce qu’on s’est tant rapprochés que nos souvenirs se ressemblent, parce que quand la vie n’est pas simple c’est tellement mieux d’être ensemble, parce que je sais que le lundi je vais te parler et te voir, parce que c’est toi, parce que t’es là, je n’ai plus peur du dimanche soir. » )? Impossible encore de ne pas se laisser emporter par « Acouphènes », cet hymne aux souvenirs, aux années familiales d’avant, puissante mélancolie des jours heureux) et de lignes porteuses des drames du monde (« Au feu rouge » met en relief les tragédies des migrants et notre indifférence au quotidien).

Les politiquement très incorrects qui échappent à l’impunité ne sont pas non plus oubliés et on découvre la force de l’humour trempé dans l’acide. Plus redoutable que le meilleur des chansonniers. Patrick (Balkany) si tu nous entends… L’ « hommage » était si juste (au sens de justesse pas de justice, ne pas confondre!) sur le disque, il est encore plus spectaculaire sur scène avec les rires et les applaudissements spontanés du public. Grand Corps Malade, assis, fait défiler l’histoire tranquillement et rit, comme l’enfant content des effets de sa blague, lui qui avait introduit le morceau en disant « parfois il ne faut pas chercher trop loin, quand on aime quelqu’un il suffit de le dire… »

Une parenthèse humour qui permet de se remettre pour mieux se laisser prendre par une nouvelle vague de tendresse. Grand Corps Malade est un papa amoureux de ses deux fils et il nous emporte dans cet océan de sentiments, en voiture mais pas seulement… « Définitivement », présente sur « 3ème temps », l’album précédent, est ce qui peut se dire de plus beau à l’enfant à venir et laisse toujours aussi échoué sur le trottoir de notre propre parentalité. « Tu m’ apprendras à m’inquiéter, j’espère que tu seras indulgent, je t’enseignerai la prudence, tu m’apprendras l’incertitude, tu m’apprendras les nuits blanches, je t’enseignerai la gratitude, tu verras que la vie c’est parfois dure (…) J’aurai envie de te protéger mais j’essaierai de ne pas être trop lourd, je mettrai mon amour de fer dans une apparence de velours ». Jaloux! Oui, c’est bien cela… On en serait presque jaloux, soudain bien minables de n’avoir pas su poser ces mots là.

Pour son cadet, il offre un format encore rare en désertant l’espace d’un morceau les rives du slam pour celle de la chanson. Il le souligne d’ailleurs dans « Tu peux déjà », « tu peux déjà te moquer de moi et te vanter d’être le premier à m’avoir vraiment fait chanter ». Très joliment habillée par ses trois complices musiciens (Idriss El Mehdi, Feed Ferbac et Olivier Marly) qui se partagent les claviers, percussions et cordes, l’envolée de couplets emporte aussi la salle.

En ces temps que l’on ne supporte plus de voir toujours aussi obscurs, la présence dans le concert de « Roméo kiffe Juliette » vaut tous les symboles. Juif, Musulman, quel inutile combat que cet antagonisme au nom des religions. Grand Corps Malade vient d’un département ô combien compliqué (la Seine Saint Denis) et il en connait toutes les douloureuses coutures même s’il a grandi dans un milieu lettré, entre une mère bibliothécaire et un père directeur des services. Mais ce n’est pas parce qu’on a eu la chance de vivre dans un milieu intelligent et ouvert, où la compréhension et l’ouverture étaient des évidences, qu’il faut jouer l’angélisme par opposition et se voiler la rime. Les méfiances à avoir, les rencontres à éviter, Grand Corps Malade sait les exprimer mais sans jamais stigmatiser. En filigrane, le message prend sa pleine dimension.

S’il n’y avait ce terrible accident signant l’entrée dans l’âge adulte, il n’y aurait sans doute pas eu ces moments là, Grand Corps Malade sur cette scène, « plus de ballons les bras ballants mais des histoires à balancer » affirmant « qu’on pense ou qu’on pense pas j’ai mis des phrases en condensé, qu’on danse ou qu’on danse pas, j’ai mis tout ça pour compenser, alors une passion à pallier c’est pas simple on peut pas nier ». Mais il est difficile (pour ne pas dire impossible) de croire que ce talent, cette verve aux rimes incisives, ce regard sur le monde, le sien et celui qui nous entoure, n’aurait pas arbitrer le second quart-temps de sa vie. Grand Corps Malade a vu sa vie dérailler mais il a eu la force et l’envie de grimper dans un autre wagon. On peut parier sur la durée du voyage, évidemment qu’il n’est pas prêt de s’arrêter. Le Mans, tout le monde redescend. La pluie attendait dehors. Elle servira d’alibi aux regards humides.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

– En tournée dans toute la France, salle Pleyel (Paris) les 6 et 7 décembre 2018. – 

La liesse s’est lovée pour Ben Mazué

Autant le dire d’emblée, Ben Mazué est un génie. Il réussit en trois albums puisés dans une encre brillante et acérée, qui n’hésite pas à se tremper de grave sans jamais se départir d’un humour subtil, à ringardiser les spectacles guitare-voix (et même guitare-claviers-voix). Il a cassé les codes, trouvé une idée tellement plus originale et porteuse, tellement plus forte que son scénario (car c’est bien cela dont il s’agit), ses caissons de résonance émotionnelles nous emportent dans des abîmes dont nul ne ressortira intact. 

Ce qui est enthousiasmant dans une première fois, c’est le plaisir de la découverte, l’envie de voir si cet artiste dont on connaît les trois albums quasiment par coeur mais que l’on n’a pas encore eu l’occasion de voir sur scène sera à la hauteur de son écriture précise, raffinée, son regard à la fois percutant et drôle, caustique, tendre et même un peu angoissé. Les échos sont d’un enthousiasme tels que les salles se remplissent toutes en quelques jours et leur taille ne cesse de grossir, ce qui est quand même gage d’un réel succès. Mais peut-être ce sont les fans qui se reproduisent entre eux ou qui squattent de ville en ville, date après date? En amour, tout est possible. Alors le suspens reste entier.

En 2011, avec son premier album éponyme, Ben Mazué avait marqué les esprits. Son phrasé, son slam et sa musicalité donnaient plein pouvoir à des chansons comme « Evidemment », « Papa », ou bien encore « Lâcher prise ». Le public s’était alors massivement intéressé à ce jeune homme au regard marine sous la chevelure rousse désordonnée, à l’allure aussi timide que ses textes étaient plein d’une « vraie » vie tranquillement mise en lumière.

Aucun artifice, pas de blabla inutile mais des histoires déroulées qui captent l’attention pour ne plus jamais la lâcher. On le sait proche de Grand Corps Malade, avec qui on l’a vu partager des plateaux et des duos. On n’est pas surpris de découvrir qu’il se cache derrière les paroles de « La même robe qu’hier » interprètée par Pomme. Pas étonné de l’imaginer derrière « Sweet darling » ou « A l’équilibre » des Fréro Delavega, riches d’une douce poésie.

Avec ce troisième album sorti l’an dernier, « La femme idéale » un bel hommage est rendu aux femmes en général, à la sienne sans doute en filigrane. « Maitresse hors pair, âme soeur, bosseuse en or, mère, femme, soeur, tu peux pas, tu peux pas, tu peux pas… » Un titre qui scintille tel un néon en porte drapeau de l’ opus mais qui n’est que l’ un des thèmes abordés. Difficile de ne pas  citer « La liesse est lovée » qui parle si bien du bonheur, « Dix ans de nous », « Quand je vois cette image » ou bien encore « La mer est calme ». Les douze titres, superbement mixés, éclairent sur les pensées d’un presque quadra (on a bien dit « presque ») qui garde son optimisme mais n’échappe ni à l’angoisse de la lucidité, ni à certaines désillusions un peu drapées d’amertume. Une forme de mise à nu qu’il n’ habille jamais d’impudeur.

Dans « 33 ans » sorti en 2014, Ben Mazué déclinait tous les moments de la vie, au fil du temps qui passe. « 14 ans », « 25 ans », et même « 73 ans ». Des morceaux d’une étonnante justesse et d’une vérité aussi drôle que touchante ou cruelle. Des chansons qui avaient largement trouvé leur auditoire.

Avec tout ce matériau, ces perles de vie, certains auraient composé un spectacle « classique », déroulé par séquences d’âge ou par vagues d’émotion. Ben Mazué a eu envie d’autre chose. Après avoir assisté à un spectacle de Jacques Gamblin, totalement bluffé par le talent polymorphe de l’acteur qui n’hésitait pas à danser sur scène, il a eu envie d’un spectacle d’une vraie densité. Il a pensé son propre concert avec une précision d’orfèvre et imaginé plonger le public dans des scénarios emboîtés tels des poupées russes. C’est brillantissime, totalement nouveau. Poésie, chanson, slam, sketch s’entremêlent et le rire chasse les larmes. C’est doux et amer, généreux, musicalement inventif grâce à la patte de Robin Notte, pianiste et directeur musical dont la présence à ses côtés est part intégrante du succès.

En raconter davantage serait spolier le charme unique de la découverte, lever un pan de trop sur ce moment unique. A Nantes, ce 8 mars, Ben Mazué faisait salle comble à la Cité des Congrès, l’une des plus grosses salles devant lesquelles il avait eu l’occasion de jouer. En Novembre prochain, son Olympia (Paris) affiche déjà complet. Mais avant cela, il passe par plein d’autres villes et quelques festivals comme Le Printemps de Bourges (le 28 avril) et les Francofolies de la Rochelle (le 13 Juillet). A mi-parcours, Ben Mazué n’a plus à douter. Il ira loin…

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.