Avec son « Frankenstein Tour », No One Is Innocent sillonne la voie de tous les succès

Ils viennent d’entamer une tournée qui se poursuivra jusqu’à l’année prochaine portée par  « Frankenstein », leur nouvel album sorti fin mars, une réussite totale. Vingt cinq ans bientôt et ils n’ont peut-être jamais été aussi puissants. No One Is Innocent ou la rage triomphante. 

Il est un peu plus de 8h ce jeudi, Paris a eu le temps de s’ éveiller mais dans les regards de la «Tribu» arrivée en ordre dispersé Gare de Lyon, on sent que le sommeil aurait pu se prolonger encore. Les instruments font van à part et ont pris la route une heure plus tôt depuis une salle de répétition de la banlieue parisienne. Au programme de cette quatrième session du « Frankenstein Tour » entamé le 20 Mars à Argenteuil, Saint-Nazaire en Loire Atlantique, Saint-Agathon près de Guingamp et Ancenis, sur les bords de Loire, à une trentaine de kilomètres de Nantes avant un retour dimanche en début d’après-midi. Un périple qui comme toujours additionnera kilomètres, heures confinées dans les véhicules et nuits courtes mais le groupe est rodé à ces plaisirs invisibles des tournées. Plaisirs que partagent  les indispensables de l’ombre, Arnault Burgues,  nouveau tour manager, également à la console des retours, Estienne, le backliner, Nicolas Galloux, Monsieur Lumières, et « Maz » (Jean-Marc Maz Pinaud) au son. 

Un gentil tacle à celui qui arrive avec quelques minutes de retard et c’est le départ. Dans une tournée, la feuille de route est hyper précise et les horaires ne peuvent être bousculés. L’arrivée au VIP est prévue à 14h, les balances démarreront dans la foulée et le show est prévu entre 22h et 23h30. 

Saint-Nazaire est encore à plus de trois heures. Il y a les bavards, ceux qui lisent ou pianotent sur leur smartphone. Et puis ceux qui en profitent pour s’ offrir un petit supplément de sommeil. Au risque de casser le mythe, le musicien est un être normal, qu’on se le dise!

Une trentaine de dates ont été inscrites dans ce premier volet. Elles sillonnent la France, obliquent courant mai et juin par des festivals en Suisse, Belgique et en Espagne puis s’interrompent le 29 juin à Evreux avant de reprendre après une courte pause estivale dans des salles encore plus grosses. Il le faut car le « Frankenstein Tour » cartonne. Si Kemar et sa bande ont pu douter pendant leur résidence grenobloise, chercher la setlist parfaite et s’interroger sur la façon dont le public, bien que fidèle depuis plus de vingt ans, accueillerait ce septième album studio et cette nouvelle série de concerts, il aura suffi de la première date pour être rassurés. Logique au regard d’un album qui est peut-être l’ un des plus forts de leur carrière.  

Et pourtant, le défi était de taille après « Propaganda », sorti trois ans plus tôt. Des textes puissants qui avaient des allures de cris, une vindicte puisée dans l’ADN de No One mais qui faisait écho aux terribles événements, Charlie Hebdo, le Bataclan… On se souvient du concert à la Cigale, en présence de membres de l’équipe de Charlie Hebdo, dix mois après l’attentat qui avait décimé la rédaction, le message de résistance lu par Shanka au nom du groupe mais aussi cette présence dedans comme dehors de forces de sécurité de tous ordres. No One n’a pas plié, n’a pas remis ses concerts, est resté bruyant et a plus que jamais chanté le point levé. « Charlie », « Silencio », « Kids are on the run », entre autres, sont désormais des partitions obligées, figures de proue magnifiques de puissance et de justesse.

Et puis le temps a passé. Après dix-huit mois de tournée, le groupe a eu envie de se retrouver très vite. Juste eux et leurs instruments. Comme une urgence à faire de la musique et voir ce qu’il en sortirait. « Popy et Shanka sont des guitaristes redoutables avec des idées fortes. Ils ont balancé des trucs impressionnants et la musique a influencé les thèmes. « Frankenstein », « Ali », « A la gloire du marché » sont venus assez vite. Les autres morceaux ont suivi », raconte Kemar. 

« Je partage toujours l’écriture avec mon co-auteur habituel, Manu de Arriba, un ami de lycée. Je savais les thèmes que j’avais envie d’aborder. Politiquement en France, les élections avaient porté Macron au pouvoir et il ne nous donnait encore pas de prise… Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui! Mais la toute puissance de la finance, les revenants de Syrie, les shérifs du monde… l’actualité ne manquait pas de sujets forts. Puis nous avons eu envie de cette reprise de Black Sabath, «Paranoid», que Shanka interprète magistralement et sur laquelle je me contente de faire la voix basse derrière. Je le pousse d’ailleurs à chanter de plus en plus car il le fait superbement. Il y a des mecs comme ça qui savent tout faire, » observe Kemar en riant.

Là où « Propaganda » avait des allures de cri, les onze titres de « Frankenstein » sont beaucoup plus dans la réflexion, davantage distanciés. No One Is Innocent montre sa vigilance et ses engagements citoyens mais sa colère se transforme en interrogations fondamentales. « Nous sommes à l’opposé de ces artistes qui revendiquent de ne faire que de la musique et de parler exclusivement de cela. Je pense qu’un artiste doit, bien au contraire, garder l’oeil ouvert et se tenir informé car il a la chance de pouvoir traduire ses colères en chansons et de faire passer des messages, un point de vue que nous partageons bien évidemment tous les cinq. Dans cet album, je crois pouvoir dire que c’est l’ ADN de No One Is Innocent qui ressort, il y a une cohérence dans les sujets comme dans la musique. » 

Produit une fois de plus par Fred Duquesne, dont on reconnaît la griffe et le savoir faire, ce nouvel album est incontestablement l’un des meilleurs de ce début d’année. Un coup de pied dans les rigidités des rageux qui clament à longueur de mépris que le metal et le rock français ne seront jamais à la hauteur. « Fred est un producteur de grand talent, un ingénieur du son qui sait où il veut emmener un album. Nous étions à enregistrer dans son studio, nous avions déjà mis trois titres en boite mais lui doutait toujours… On le voyait qui cherchait. Et puis au quatrième titre, il a trouvé et on a aujourd’hui ces morceaux, avec cette puissance qui est effectivement très identifiable. »

14h00. Saint-Nazaire, tout le monde descend. Timing parfait. Les deux vans se garent le long de la salle. La mer est à quelques dizaines de mètres mais l’heure n’est vraiment pas au tourisme. Déchargement précis, mise en place, il n’y a pas de gestes inutiles. Un café dans les loges et les balances pourront débuter. Le VIP¨a été créé dans l’ancienne base sous-marine et offre un environnement assez inhabituel. Demain, ce sera « La Grande Ourse » dans la banlieue de Guingamp, une salle moderne alors qu’à Ancenis, le groupe jouera dans la salle des sports municipale, près de deux milles places (et un nouveau show sold out). 

Les contraintes techniques, le confort de jeu ne sont pas toujours les mêmes mais rien ne saurait entamer l’énergie de cette joyeuse bande. Kemar, leader (même s’il réfute le titre), figure emblématique et historique de No One, a la pêche contagieuse. La silhouette aussi affûtée que sa mémoire, il enchaîne les morceaux en parcourant la scène sans temps mort, bondissant, descendant dans la fosse pour chanter plus près encore du public qui espère chaque soir ce moment. A ses côtés, Shanka, surdoué de la six cordes, joue avec une énergie et une facilité déconcertantes. Sous le bonnet à pompon, Popy, le dernier arrivé, offre son talent de guitariste et de compositeur depuis deux albums. Le tandem est parfait, les guitares ont trouvé leur pleine puissance avec ces deux là. Bertrand Dessoliers tient la basse de No One depuis onze ans et partage son sens de la rythmique avec Gaël Chosson, qui n’a rien d’un bleu avec plus de 2.500 concerts au compteur. Une dream team, un line up solide et totalement complice.

Les balances vont durer une heure. Trois ou quatre titres suffiront. Il s’agit d’effectuer les réglages nécessaires, pas de doubler le concert. A 17h alors, les fab five et la team technique ont quartier libre. Enfin, a priori… et pas tous! Kemar, toujours lui, a rendez-vous pour des interviews avec des radios et des médias locaux. Malgré la répétition inévitable de certaines questions, il se soumet à la pratique avec une disponibilité et une bonne humeur intangibles. Il ne rejoindra pas le restant des troupes en fin d’exercice et n’aura pas le temps d’une échappée le long de la mer. Il devra se contenter d’une pause canapé mais n’y voit rien de contraignant. « Parfois on a le temps de se poser à l’hôtel, ce qui nous permet de récupérer des fatigues de la veille. Parfois, l’hôtel est trop loin alors on se pose dans un coin et on dort. Lorsque la ville est belle, on essaie toujours de sortir pour visiter un peu, tout est question de possibilités, de circonstances, de nos envies aussi. Si c’est impossible, on fait autre chose et ce n’est pas grave.»

En attendant l’ouverture des portes, l’équipe s’est un peu dispersée. Lectures, ping pong voire même échauffement de batterie sur… le dossier d’un fauteuil, sans même être distrait par les allées et venues autour, la loge est une ruche animée où fusent les rires. La perspective d’un concert provoque toujours une petite montée d’adrénaline mais est aussi et surtout un moment de plaisir et de partage. 

A 21h, le groupe qui ouvre la soirée entame son set. Trois quarts d’ heure  plus tard, la scène sera laissée aux techniciens qui disposeront alors de vingt minutes pour enlever les instruments et laisser place à la tête d’affiche. Dans les loges, les vestes militaires ont remplacé la « tenue de ville ». Pas de décompte mais un regard de plus en plus régulier sur l’ horloge. A 22h pétantes, « Djihad Propaganda » donnera le coup d’envoi d’un show bluffant d’énergie. 

En mixant de façon aussi réussie ses anciens titres les plus incontournables et cinq morceaux de « Frankenstein », visiblement heureux de cette construction qui ne laisse aucun répit et emporte le public dans une même clameur du début jusqu’à la fin, No One Is innocent donne l’impression de n’avoir jamais été aussi performant.  Une machine de scène que plus rien ne saurait arrêter. L’an prochain, le groupe soufflera son quart de siècle. Un âge comme un autre pour son fondateur qui avoue « ne pas aimer les anniversaires, les auto congratulations. L’ important est de durer encore, de pouvoir partager ce qui nous tient aux tripes, de prendre du plaisir à jouer et évidemment, que ce plaisir soit réciproque. Le public est le seul qui importe, pas le gâteau avec les bougies. »

Et du plaisir, il y en a eu jusque tard dans la soirée. Car une fois fini le concert, douché et changé, Kemar, encore et toujours aussi disponible, Popy, notamment sont allés longuement près du merch pour discuter avec le public, se prêtant au jeu incontournable des photos et des dédicaces.

Il sera près de deux heures lorsque les vans se rapprocheront enfin de l’hôtel. Le trajet est trop court pour déclencher la liste musicale que Kemar a en réserve pour ces ultimes moments de route. Ce n’est que partie remise. Le lendemain, sur les chemins de traverse bretons, il prendra un malin plaisir à reprendre des tubes sortis tout droit de Star 80. 

Etre soi-même, sans tricher, garder la passion et la rage intactes. C’est sans doute ça la raison du succès de ce groupe au sommet de son art. La voix est libre et fort de ce credo, No One is Innocent n’est pas prêt d’arrêter son chemin.

Magali MICHEL.

Reportage et crédit photos // Sophie BRANDET.

– Un remerciement très particulier et sincère à toute la tribu No One is innocent, musiciens et techniciens pour leur immense disponibilité. – 

Charlie Boisseau accélère le rythme !

Le 13 Avril, Charlie Boisseau présentait son nouveau single. Une chanson écrite par Ycare  et qui ne figure pas sur « Acte 1 », son premier album, sorti en octobre dernier. Un détour extérieur porté par des rythmes inédits que l’intéressé défend avec passion, enthousiaste à l’idée de poursuivre sa route en brouillant les cartes mais sans jamais se perdre de vue.

Entre vitesse et avancée progressive, Charlie Boisseau ne veut pas choisir, lui qui compose avec son impatience et les pauses qu’il sait nécessaires à ses partitions. Si l’artiste, perfectionniste revendiqué, aime que les choses mûrissent, qu’elles aient la couleur exacte qu’il leur a imaginée avant de les laisser s’échapper, il a aussi, en jeune homme bien de son époque, le goût de la course, ce sens du rythme et cette envie de donner parfois quelques coups d’accélérateur. Assez logique quand on voit le rythme auquel certains artistes soumettent les sorties de leurs singles. Mais à force de remplacer l’un par l’autre, on finit aussi par tout effacer et à ne plus laisser la moindre empreinte dans les mémoires, travers que Charlie Boisseau ne veut pas absolument pas risquer. 

En Janvier 2017, lorsque « J’en ai des tas », premier extrait de son opus à venir, est sorti, il a quand même trouvé la parade pour tromper l’ impatience et poursuivre le partage en tournant le clip éponyme. L’album est sorti en octobre et un mois plus tard, il tournait déjà un autre clip, celui de « Pourquoi tu t’en vas ». A l’heure où les maisons de disques rechignent souvent à multiplier les réalisations, la sienne, Scorpio Music, l’accompagne et lui permet d’aller encore et encore de l’avant. Assez rare pour être souligné.

Mais ce serait mentir que de penser que tout cela suffit à calmer ses ardeurs, son trop plein créatif, sa fébrilité à la perspective de sa première grande scène parisienne cet automne. Alors Charlie Boisseau compose. De jour comme de nuit. Peu importe la valse des heures, il enchaine les accords et pose les mots dans cette déferlante de contre temps. Sans doute pourrait il enregistrer déjà son Acte 2, (voire même 3 !) avec tout ce qu’il a en réserve. Mais l’heure n’est pas à ces éditions potentielles qui n’auraient, affirme t’il, que le goût de l’approximatif. Si Charlie Boisseau passe autant de longues heures en studio, c’est pour travailler encore et encore, bosseur infatigable, des chansons qu’il habillera de tonalités nouvelles, magnifiques variables d’ajustement.

Et puis au milieu de tout çà, il lui arrive de pousser la note sur des titres que d’autres sont venus lui présenter. Lorsque l’évidence est là, nulle place pour les états d’âme d’auteur, il fonce. C’est ce qui c’est passé avec « Tellement belle (Auf wiedersehen), écrit et composé par Ycare (ex Nouvelle Star, compositeur désormais ultra sollicité). Le rythme hyper entraînant est d’une efficacité redoutable et ferait bouger le plus timoré des danseurs. Une écoute et c’est déjà en tête, atout majeur pour une chanson qui doit trouver sa place dans les playlist où durer est un défi permanent. La voix de Charlie Boisseau le porte de façon magistrale. Le clip, sorti dans la foulée, séduit. 

« Je suis un type joyeux qui fais des chansons tristes. Souvent ! Mais j’aime aussi quand ça bouge et que ça décale, » commente le musicien. « Quand j’ai entendu « Tellement belle », j’ai eu un vrai coup de coeur et je n’ai pas douté. Il y a une énergie folle dans la musique et ce truc en plus qui donne envie de chanter et de bouger alors que les paroles ne sont quand même pas d’une gaité folle. J’adore ça. En live, comme j’ai encore pu le constater lors de ce show case organisé par Radio Oxygène à Angers, le titre montre toute sa dimension et est repris spontanément par le public. C’est le meilleur des signes, non? Certains ont pu s’étonner que ce nouveau single ne provienne pas de mon disque mais quelle importance? C’est un plus, une branche supplémentaire qui ajoute au reste, une envie de cette ambiance là à ce moment là, avant de retourner extraire une autre de mes chansons.»

Le 14 Novembre prochain, Charlie Boisseau vivra sa première grosse date parisienne à l’ Alhambra. Il l’attend avec une fébrilité mêlée d’enthousiasme. L’équipe de se musiciens est au complet, il a déjà pensé aux invités surprise qui le rejoindront le temps d’une chanson mais il n’a pas encore bouclé la mise en scène, la set list. Il veut que ce soit parfait de chaque coté de la scène. Alors, « parce que je sais que l’été passe très vite et que le temps finit toujours pas manquer », il va déjà commencer à répéter, entre deux shows case et trois nuits en studio. 

Pressé, peut être. Mais exigeant et convaincu que le chemin ne pourra aboutir qu’ à force de travail et de « bel ouvrage ». Il en oublierait presque son talent, pourtant bien en place. Charlie Boisseau, l’impatience tranquille.

Magali MICHEL.

Crédit Photos // Sophie BRANDET.

RETOUR GAGNANT POUR EDDY DE PRETTO AU PRINTEMPS DE BOURGES

Eddy de Pretto, figure montante mais déjà triomphante du rap français, est repassé par le Printemps de Bourges. Un concert à guichets fermés, une ascension fulgurante que le musicien observe avec tranquillité.

Forcément, il n’a rien changé, la casquette est toujours vissée, le sweat à capuche glissé sous le bomber. Et pourquoi aurait-il changé d’ailleurs lui qui affirme (et le prouve) prendre cette déferlante de succès avec recul et sans s’encombrer de sentiments inutiles. « J’ai tellement rêvé de cela, pendant des années, alors que j’étais très jeune, peut-être même avant mes dix ans, je n’imaginais pas meilleur avenir que celui me permettant de faire mon numéro sur scène. Alors maintenant que c’est là, je profite, j’essaie  juste de ne pas en manquer une miette. Mais je suis le même! »

Dans cette salle bondée de conférence de presse du Printemps de Bourges, Eddy de Pretto était à coup sûr l’un des plus attendus. « Impressionnant », « un phénomène »… en attendant l’arrivée du musicien, chacun y va de son commentaire. Notamment ceux, comme nous, qui l’avaient découvert l’an dernier pour sa première participation berrichonne, saluée par le « Prix Inouïs 2017 ». Un an plus tard, la sortie de l’ EP« Kid »en Octobre 2017, l’album « Cure » ( sorti en mars dernier, disque d’or en un mois à peine), la tournée des Inouïs, la nomination comme « Révélation scène » aux dernières Victoires de la Musique, l’accélérateur a sérieusement été enfoncé mais rien ne saurait troubler le calme apparent du francilien. « C’est amusant parce que ce sont les gens autour de moi qui me parlent de frénésie, de déferlante mais moi je suis très apaisé », assure t’il. « Je suis personnellement plutôt dans l’observation et l’appréciation. Au fil de ces rencontres avec le public, je vois ce qui plait, comment mon projet est ressenti. C’est aussi pour cela que je suis très impatient à l’idée des festivals qui arrivent car ce seront forcément d’autres spectateurs, des gens qui ne me connaîtront pas et qui peut-être même ne m’aimeront pas du tout. Le public qui vient voir Orelsan ou Nekfeu peut parfaitement me rejeter mais ce n’est pas grave car l’ unanimité ne permet jamais de progresser. »

Depuis son apparition, Eddy de Pretto n’a jamais hésité à s’affranchir des codes, osant les orchestrations inhabituelles. Cuivres imposants dans « Beaulieue », ambiance nettement plus synthétique dans « La Jungle et la chope », la signature des producteurs habituels de Booba et PNL n’est sans doute pas étrangère à tout ça. Quant aux textes, le jeune homme se réserve leur pleine écriture. « Pour ce premier album, tout est venu assez facilement. J’avais emmagasiné pendant plus de quatre ans et en un mois est sorti le dessus de cette matière. Je ne me suis jamais interrogé sur la classification qu’on allait lui donner. Je suis forcément le produit de tout ce que j’ai entendu plus jeune, ma mère qui écoutait Barbara ou Aznavour, en bas de chez moi c’était le rap et puis il y a eu la formation jazz et les cours de comédie musicale, de théâtre, le piano appris à la MJC de Créteil quand j’avais douze ou treize ans… Il faut se laisser porter et rester ouvert. «

Eddy de Pretto délivre ses textes, les thèmes portent ses colères ou ce qui le touche comme  « Mamère », une chanson un peu dure sur la sienne, « elle ne savait pas si elle devait être dure ou tendre. Elle protégeait mais refusait de me voir dans le monde de la musique car elle l’imaginait loin de nous, pourri par la coke ou mille autres tentations. Elle ne voulait pas non plus que la douceur provoque des failles dans l’éduction. On en a beaucoup parlé quand le morceau a été écrit. Ca aura au moins permis cet échange, » lance t’il en riant.

Il y a aussi la désormais tube « Kid », l’histoire de ce gamin dont on veut absolument faire un dur à cuir, un homme dans sa plus grande virilité alors que le môme ne rêve que de jouer à la poupée. » Une histoire touchante, loin des scènes habituelles du rap, son histoire à lui en vérité. « Mon père me disait souvent : « Arrête de pleurer! » Je n’ai pas cherché à en faire une généralité mais je pense ne pas avoir été le seul dans ce cas. ». 

Pour la mise en musique, le naturel l’emporte encore. « Le claquement des consonnes et la rondeur des voyelles font naître une musicalité… Il ne me reste plus qu’à la suivre ! Sur scène, il y a un jeu d’ombres et de lumières, le batteur et moi qui joue constamment avec mon iphone pour lancer les pistes. C’est volontairement sobre pour, c’est ainsi que je l’ai voulu en tout cas, aller droit au but et ne rien perdre de ce qui importe, le corps qui bouge et les mots qui se font entendre.»

Combo gagnant si on en juge par le nombre croissant de ses fans et les salles qui le réclament. La nomination aux Victoires de la Musique et la prestation en direct, bien que lui ayant laissé un souvenir plutôt mauvais (un générateur avait cassé juste avant sa performance et perturbé définitivement son passage) ont sans doute permis un coup de projecteur supplémentaire mais c’est au bouche à oreille pour cause de talent qu’il doit sa fulgurante ascension. Après des dizaines de dates et une présence dans de très nombreux festivals, deux Olympia, excusez du peu, les 6 et 7 Novembre, Eddy de Pretto bouclera cette première partie de chemin au Zénith de Paris le 22nmars prochain. Certains murmurent qu’une collaboration artistique avec Christine and the Queens pourrait voir le jour. Les deux intéressés bottent en touche et se contentent de reconnaitre « beaucoup apprécier l’univers de l’autre ». A suivre donc. Quand on voit l’enthousiasme du public du Printemps de Bourges cette fin avril, on se dit que l’été d’ Eddy de Pretto s’annonce plus lumineux encore.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

The Temperance Movement, à écouter sans modération !

En sept ans et trois albums, les britanniques de The Temperance Movement ont accroché avec leur rock si personnel la fidélité de milliers de fans en Europe mais également aux Etats-Unis où ils ont eu la chance d’ouvrir pour les Rolling Stones. Une mise en lumière accrue qui n’a pas réussi à donner la grosse tête à un groupe qui a traversé des tempêtes et su garder le cap en conservant l’honnêteté pour figure de proue. Rencontre.

Quand le tourbus s’est garé près de la Loire, à quelques mètres du Ferrailleur où ils joueraient le soir même, les cinq musiciens n’ont jeté qu’ un regard ensommeillé sur les quais nantais. Le concert de la veille au Rocher de Palmer, à Cenon, dans la banlieue bordelaise, était encore dans les mémoires. Une jolie date au milieu de ce nouveau mais court périple français entamé à Paris, au Trabendo le 31 mars. « On tourne beaucoup, certaines années on a même donné jusqu’à deux cents concerts alors forcément, la bus est un peu notre seconde maison. Et il n’est pas toujours facile de bien visualiser les salles, les villes, où nous nous arrêtons. Parfois, on trouve le temps de s’éloigner un tout petit peu pour voir les abords et visiter. Parfois pas! Mais ce n’est pas dramatique, c’est notre job et on aime ça, » commente Paul Sayer, l’un des deux guitaristes, membre historique et fondateur de The Temperance Movement.

Dix ans déjà que l’idée de former un groupe s’est imposée, envie partagée par Phil Campbell, le chanteur et Luke Potashnick, autre guitariste. Mais il a fallu attendre 2011 pour que les choses se concrétisent, le temps de trouver un batteur et un bassiste, « une formation très classique au final ». Dès le premier EP en 2012, The Tempérance Movement interpelle. Dans un monde qui aime poser les étiquettes et ranger dans des cases, difficile de positionner clairement ces britanniques mêlant aussi efficacement des sons des années soixante et soixante dix mais qui aimaient aussi manifestement Nirvana, les Stones ou Soundgarden. Des enfants du siècle qui n’auraient pas eu le complexe de leurs ainés et leur rendraient même de magnifiques hommages en quelque sorte.

« On se nourrit de rencontres, de ce que chacun écoute. Nous avons des influences multiples mais des envies communes… ce qui est quand même plus simple», poursuit en riant Nick Fyffe, le bassiste. Un melting pot musical qui séduit d’emblée : en novembre 2013, The Temperance Movement décroche le prix du « Meilleur nouveau groupe de l’année » de Classic Rock Magazine.

Le karma continuant alors à être particulièrement bon, le hasard met une de leurs lointaines connaissances sur la route d’une conversation dans laquelle il est dit que les Stones cherchaient des premières parties pour leur tournée européenne. N’écoutant que son culot et son envie, la jeune femme a alors donné leur nom! Comme ça, tout bêtement. Mick Jagger a écouté et aimé. Ainsi va parfois la vie d’un groupe encore moyennement connu qui se retrouve soudain propulsé pour une poignée de dates devant des auditoires XXL, sur la même affiche que l’un des groupes phares de la musique mondiale depuis plus de cinquante ans.

« C’est cool, non ? » s’amuse Paul Sayer. « Ce n’était vraiment pas un truc de label ou de management, un truc pensé et calculé par je ne sais quel financier. C’était juste un truc tout simple, le bon moment d’une personne qui n’aurait jamais du être là quand une conversation a eu lieu et qui a l’audace tranquille de ceux qui ne risquent rien au fond. Et ça a été énorme, »

« Aucun facteur de stress dans cette histoire mais une incroyable envie, une excitation totale à l’ idée de jouer ces soirs là dans ce contexte de fou » surenchérit Nick Fyffe. « Comment ne pas kiffer ce truc là? Je crois que tous les musiciens à notre place auraient pensé de la sorte. Et l’histoire s’est renouvelée quand les Stones nous ont embarqué pour cinq dates de leur tournée américaine l’an dernier. On a aussi ouvert pour les Insus en France sur quelques dates et ça a été là encore un plaisir énorme. »

Mais la vie d’un groupe n’est pas toujours linéaire et en 2016, alors que sort « White Bear », le deuxième album, Luke Poshnik décide de quitter le navire pour vivre de nouveaux horizons. En Novembre de cette même année, le batteur laisse également sa place et est remplacé par Simon Lea. Des tourments organisationnels et forcément humains quand c’est l’un des piliers historiques qui part et qu’en quelques mois, près de la moitié de la formation aura été changée. De nouvelles habitudes doivent se créer, une autre complicité doit rapidement exister.

En parallèle, Phil Campbell le chanteur, est rattrapé par ses liaisons dangereuses avec l’alcool et la drogue. Il ne se voit pas monter sur scène sans ses béquilles artificielles, persuadé de ne pouvoir être bon sans ses dangereuses compagnes.

Il faudra du temps pour revenir à la surface d’une eau plus claire mais le résultat est bluffant. Sorti en février, « A deeper Cut », le nouvel opus, est ce que le groupe a livré de plus abouti et profond. D’une transparence et d’une honnêteté totales. « Nous avons lutté, nous avons souffert mais nous avons vécu. Et comme le dit l’adage, « ce qui ne tue pas rend plus fort », observe avec philosophie Paul Sayer.

En fait, je ne sais pas si nous sommes plus forts mais ces tumultes partagés ont grossi notre vécu. Nous avons souffert et partagé ensemble. C’est ensemble que nous y sommes arrivés et c’est encore ensemble, survivants de tout cela, que nous avons désormais l’immense plaisir de défendre ce disque sur scène. Il est une fois de plus la réunion de toutes nos influences, il est cathartique, plein de force, moderne et bien sûr la réunion de pas mal d’émotions.

J’espère que le public le reçoit comme un album extrêmement honnête et vrai car nous ne prétendrons jamais être ce que nous ne sommes pas. On pourrait embellir l’histoire à coups de pseudos vérités sur les réseaux sociaux. On sait comment ça marche. Mais on préfère aller chercher le public en faisant ce que nous aimons le plus, jouer sur scène et voir dans le regard des gens l’effet de nos morceaux. En Grande Bretagne, nous avons l’habitude des salles de plus de deux milles personnes. C’est bien sûr plus restreint en France mais ce n’est pas grave. Cela permet d’autres échanges, une autre manière d’aborder l’histoire de The Temperance Movement. Et on ne va pas bouder notre plaisir car le public français est fidèle. Et surtout, de plus en plus nombreux. »

Preuve en était donnée ce lundi soir à Nantes où le Ferrailleur faisait salle aussi comble qu’enthousiaste. Sur scène, Phil Campbell a donné le ton d’emblée avec cette énergie et ce timbre si reconnaissables. Le chanteur aime ces moments et ça se voit. Généreux, souriant, leader d’un groupe dont la complicité est manifeste, il ne lâchera rien jusqu’au bout d’une set list de plus d’une quinzaine de morceaux qui a su mêler succès et titres moins connus, où l’on retrouve évidemment « Caught in the Middle », « White Bear », « Three Bullets », « A deeper Cut » mais aussi, entre autres, «Be Lucky» ou « Love and Devotion ». Le public en redemande et n’entend pas les laisser partir. Les britanniques reviendront alors pour deux chansons. Sur les bords de Loire ce soir là, certains spectateurs avaient déjà noté que The Temperance Movement serait de retour en France à Musilac en Juillet…

Magali MICHEL.

Crédit Photos // Sophie BRANDET.

PORTRAIT: Fred Duquesne, la passion à son pour son !

Ce 16 février, il franchira encore une case le rapprochant de la cinquantaine mais il n’a sans doute jamais été aussi fringant et débordant de projets. Après avoir bouclé la production de « Frankenstein », le nouvel album de No One is Innocent attendu le 30 Mars, il va devoir trouver du temps (et des idées) pour le neuvième opus de Mass Hysteria, très surveillé après l’incroyable succès de «Matière Noire». L’ enregistrement se passera une fois de plus dans son studio des hauteurs de Paris et devrait permettre une livraison à la fin de l’année. Omniprésent à chaque étape de création, Fred Duquesne devra aussi laisser des plages vacantes pour ceux qui souhaitent les conseils experts et le sens de la production affuté de cet ingénieur du son de formation qui n’a pas son pareil pour donner aux morceaux leur pleine dimension. Rencontre.

Il y a des personnalités complexes, étonnantes, qui mettent du temps à se découvrir et pourraient ne laisser qu’une impression superficielle, plus fugace encore que les volutes de leurs cigarettes. Fred Duquesne pourrait être de ceux là. A force de mixer les codes, d’avoir la dreadlock peroxydée et résistante, de twister le perfecto avec des tee shirts pour adeptes du skate, de jouer les blasés un peu revenus de tout, le sourire en coin et l’oeil qui frise, il laisse parfois son auditoire décontenancé… ce qui n’est pas pour déplaire à ce grand adorateur du faux semblant et du second degré. Il pourrait même réussir à passer pour dilettante alors qu’il n’y a pas plus bosseur, toujours un regard sur ses plannings à venir, n’ayant jamais assez de temps entre deux concerts pour enregistrer et produire les artistes qui tapent à la porte de son studio.

Car en une décennie, le guitariste qui a fait les beaux jours de Watcha, Empyr, Bukowski et donne  désormais toute la puissance de ses riffs à Mass Hysteria est devenu un producteur recherché. Aux commandes des albums de nombreux groupes de metal, de The Arrs à Frantic Machine, de Tagada Jones à Vegastar en passant, excusez du peu, par No One is Innocent et en faisant même un détour par Brigitte (ok, Brigitte ce n’est pas du metal mais ça a réussi au delà de tout), il lui revient une partie de leur succès. Si Ultra Vomit cartonne depuis un an avec « Panzer Surprise », ce n’est pas un hasard. Les titres du groupe de heavy metal parodique nantais étaient déjà en place mais Fred Duquesne a su leur donner une autre dimension, avec des guitares plus lourdes, des sons plus percutants offrant à leur troisième album studio une énergie nouvelle.

La casquette à double visière guitariste et ingénieur du son n’était pourtant pas un pari gagné d’avance dans un pays qui n’est pas toujours bienveillant avec le côté « pluridisciplinaire ». Mais Fred Duquesne ne s’est pas posé ce genre de question, il a juste su saisir les opportunités et aller où le vent de ses envies le portait. « J’ai suivi un parcours assez banal, un bac B suivi d’une école d’ingénieur du son en deux ans (où j’ai d’ailleurs rencontré celui qui deviendrait le chanteur de Watcha), tout en passant des heures à jouer de la guitare tout seul ou avec des potes mais sans suivre de cours car mes parents trouvaient que j’y consacrais bien trop de temps par rapport aux études, » se souvient il avec amusement. « Alors à quinze ans, j’ai dû apprendre la gratte sans sortir de leur garage dont on avait couvert les murs de boites d’oeufs, le plus ancien système D en matière de son. Avec le recul, je trouve que ce fut assez salutaire car ça éloigne des réflexes trop classiques et puis ça oblige à travailler davantage ce qui, au fond, est la clé de tout. »

« Quand Watcha a voulu sortir son premier album s’est naturellement posé le problème de l’enregistrement. Pour pleins de raisons, que je m’y colle a fini par s’imposer. J’ai réalisé des démos et elles ont plu. Patricia Bonnetaud, malheureusement décédée en février 2012, qui avait fondé le label Yelen Musiques (filiale de Sony) nous a signé (comme elle a signé ensuite Mass Hysteria et beaucoup d’autres). Elle était passionnée et incroyablement dévouée pour « ses » artistes , elle leur mettait discrètement à disposition durant le week-end, les studios de Sony Music. Assez incroyable ! Mais mes premières armes dans le monde du son, c’est avec le Rock Press Club de Philippe Manoeuvre, une émission diffusée sur Canal Jimmy, que je les ai faites.

J’y ai croisé la route de pas mal de gens que j’admirais. J’ai aussi appris des tas de choses, aussi bien sur la nature humaine que d’un point de vue purement technique. Les gens ne sont pas toujours ceux que l’on croit… Mais l’expérience avait été assez forte pour me convaincre que mon avenir passerait par là avec dans l’idéal, un studio pour l’essentiel et un groupe en parallèle, pour sortir de ma zone de confort et continuer à tutoyer mon autre passion.»

L’histoire a prouvé que cette double ambition avait fait carton plein. Aux manettes des albums de Mass Hysteria depuis plus de dix ans (alors qu’il n’a accepté de rejoindre le groupe en tant que deuxième guitariste qu’à l’été 2015, après le départ de Nicolas Sarrouy), il mixe, réalise, produit et offre ses pistes et ses conseils grâce à une maîtrise sans fausse note de son emploi du temps.

En période de tournée, c’est réveil ultra matinal et longues journées au studio du lundi au jeudi. Puis du vendredi au dimanche, la route des concerts avec Mass. « C’est un peu hardcore parfois car ça ne laisse pas beaucoup de place pour le sommeil et surtout, ça éloigne beaucoup des amis, de la famille. Il faut donc rester vigilant et ne pas perdre de vue l’ensemble de ses priorités. Mais franchement, tous les métiers ont leurs contraintes et ce serait assez malvenu de se plaindre lorsqu’on a la chance de vivre de sa passion.

En revanche, je n’ai plus aucune disponibilité pour apprendre à lire le solfège, ce qui pourrait parfois être utile avec certains instruments. Mais je compense autrement car un studio d’enregistrement ce sont aussi de la technologie, des ordinateurs, des milliers de possibilités pour rendre une voix plus juste et réunir des notes. De la tricherie utile! » lance t’ il comme une boutade.

« En tant que guitariste, on pourrait penser que je porte un soin particulier aux cordes… Je crois pouvoir dire que je veille avec la même attention sur chacun (tout en étant très cool car un enregistrement qui baigne dans le stress, c’est contreproductif et loin de moi) mais j’ai une passion toute particulière pour la batterie. Je ne sais pas si c’est parce que j’en ai joué étant gamin, parce que beaucoup de musiciens que j’adore sont des batteurs, en tout cas c’est resté un instrument que j’affectionne. La multiplicité des micros, les pistes, la batterie est une équation à pleins d’inconnues qu’il faut savoir appréhender car elle est majeure, raison pour laquelle c’est généralement par elle que je commence les sessions.»

Quand certains peinent à creuser leurs sillons, Fred Duquesne bénéficie d’un bouche à oreille qui remplit longtemps à l’avance son carnet de commandes. Les musiciens apprécient aussi d’avoir à faire à l’un des leurs et pas à un simple « preneur de son ». Dans le studio de Fred Duquesne, tout respire la convivialité. Les banquettes posées pas loin des consoles qui créent une ambiance « comme à la maison », le coin détente qui autorise les fous rires entre potes. Pas de vitre pour séparer du chanteur. Fred Duquesne aime que tout se passe à proximité, sans interface, les voix comme les guitares.

En moyenne, un enregistrement représente six à sept semaines de studio. Au delà, sauf exceptions, c’est signe de problèmes ou de changement radical de route. « C’est tout de même assez rare. Les groupes arrivent la plupart du temps en connaissant leurs morceaux, une préparation a eu lieu en amont qui permet de rentrer dans ces délais. C’est mieux pour tout le monde, pour eux aussi qui restent alors dans les coûts de réalisation prévus, ce qui n’est pas un détail. »

A la fin de l’année, Matière Noire aura laissé place à son successeur, neuvième du nom. (Deux seules sorties ont été inscrites à l’agenda de Mass Hysteria, le Mondial du Tatouage le 9 Mars à la Villette (Paris) et le Download à Brétigny sur Orge, le 17 juin.) Pas de quoi mettre la pression sur les épaules de son producteur malgré l’ énorme attente de leurs milliers de fans. « Ce n’est pas comme si je produisais Mass pour la première fois. Je sais parfaitement ce que le groupe attend, où Yann veut aller. Etre désormais membre du groupe ne change rien lorsque j’enregistre. Ma vision est celle du producteur et certainement pas celle du guitariste même si je peux mieux anticiper ce que deviendront certains morceaux en live. C’est de la schizophrénie très contrôlée! Une autre forme d’adrénaline, différente de celle de la scène. »

Heureux des albums qu’il a produits et des rencontres qui ont jalonnés son parcours, Fred Duquesne n’a pas l’obsession de la nouveauté. Les Foo Fighters, Deftones restent parmi ses groupes fétiches même s’il reconnait avoir succombé aux sons de Bring Me The Horizon ou de While She Sleeps. « Je ne sais pas si c’est l’ âge ou si le manque de temps me fait parfois vivre comme un ours reclus dans sa tanière mais j’ai du mal à suivre tous ces jeunes groupes qui débarquent et qui parfois se la jouent alors qu’ils n’ont sorti qu’un album et ont encore tout à prouver. Il faut savoir rester modeste dans ces métiers car tout peut s’arrêter du jour au lendemain. Globalement, je peux dire que je suis assez fier de ce que j’ai produit mais il y a encore de nombreux sentiers à expérimenter. J’aimerais beaucoup produire Gojira par exemple. C’est incontestablement le premier groupe de metal français, ultra plébiscité un peu partout dans le monde. Je sais cependant que les frères Duplantier ont leur propre studio à New York et que cela ne se fera donc jamais. Ce n’est pas grave… Tant que je pourrai matériellement et physiquement continuer mon rêve, je serai heureux. Alors pourvu que ça dure ! »

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

 – Un remerciement spécial à Fred Duquesne pour sa disponibilité et aux musiciens de No One Is Innocent pour avoir accepté cette intrusion pendant l’enregistrement de leur nouvel album – 

LOUIS ARLETTE: La dérive des sentiments

Ne pas se fier à son nom un peu rétro! Louis Arlette est sans doute l’un des artistes les plus modernes, les plus innovants de la scène française. Derrière le cheveux coupés au ras du bol, le jeune homme ne cesse d’inventer, créer, livrer des sonorités, une musique qui n’a encore jamais été imaginée. Tout plutôt que copier recoller et donner à des partitions des airs de déjà entendus. Les paroles sont à bon auteur et foncent dans le tas de l’âme. Louis Arlette a sorti en octobre un premier EP, « A notre gloire ». L’album suivra en février. « Sourire carnivore » est attendu avec impatience.

Il n’y a rien de banal ni de convenu chez ce trentenaire : une attraction pour le noir (des cheveux aux tatouages, des tenues vestimentaires aux paroles percutant souvent les tréfonds de la gravité) qui pourrait autoriser le cliché mais rien de gothique du côté de Louis Arlette. Rien de classique non plus même si son parcours de musicien aussi complet que doué aurait pu lui faire fouler d’autres arpèges. « J’ai eu très jeune une espèce de fascination pour les instruments, je ne sais pas vraiment pourquoi d’ailleurs mais je me souviens que tous m’attiraient. J’ai appris le violon au conservatoire puis adolescent, j’ai commencé à travailler en orchestre. Mais la révélation s’est faite quand j’ai vu Didier Lockwood sur scène. Ce grand musicien de jazz était totalement libre grâce à son violon électrique alors je me suis dit qu’un jour, j’aurais le même. C’est incroyable ce que ça apporte d’aisance nouvelle, d’amplitude, de jeu différent avec des échos que je ne soupçonnais pas, des réverbérations impossibles à obtenir sur un violon classique. En fait, j’avais enfin un instrument qui sonnait comme une guitare électrique et ma fascination s’est encore accrue », lance Louis Arlette en riant à l’évocation de ces souvenirs.

Histoire de creuser encore le sillon, le musicien poursuit son apprentissage côté studios d’enregistrement. Les consoles, les synthétiseurs, il veut tout connaître, avec l’espoir clairement  affiché de pouvoir les utiliser un jour. Il se confronte aussi au chant, travaille sa voix constamment et n’a pas peur de pratiquer le grand écart, se revendiquant chanteur français puisque ne voyant pas de meilleur bagage pour transporter ses idées mais affichant son amour pour des groupes aussi variés qu’Indochine… Depeche Mode, The Cure ou Radiohead. S’ajoutent à çà une étude universitaire de la musicologie et un diplôme d’ingénieur du son. De quoi disposer du meilleur kit quand il s’est agi d’ouvrir son propre studio pour devenir réalisateur et producteur, sans pour autant perdre de vue ses moments musicien et chanteur. Toujours cette envie de tout maîtriser, de  tout contrôler, savoir de quoi et comment on parle. « La musique, ce ne sont pas que des notes et de l’émotion, c’est aussi de la technique, des instruments, du feeling… un art aussi complet que complexe! Réussir à tisser le lien avec les musiciens, créer de l’intimité est facilité par cette présence à chaque étape (…) Je suis persuadé qu’être musicien est un socle nécessaire quand tu réalises l’album d’un autre. Tu comprends mieux leurs envies, les échanges sont plus passionnés mais aussi plus efficaces. Il y a une sorte d’enrichissement mutuel dans ces rencontres. Ma vie est faite entièrement de tout cela, c’est son ADN et son équilibre. Je ne referme jamais la porte pour laisser place à un autre plus éloigné de la musique. Ma vie professionnelle est ma vie toute entière.»

Repéré par les musiciens du groupe Air alors qu’il n’était encore qu’apprenti ingénieur du son, Louis Arlette les a ensuite accompagnés durant plusieurs années. Sur l’album « Love 2 », il a assisté Nicolas Godin et Jean-Benoit Dunckel avant de mixer et enregistré « Le voyage dans la lune » ainsi que « Contrepoint », le premier album solo de Nicolas Godin. Il y a pires pour débuter dans le métier. L’homme fasciné par les consoles avait de quoi renforcer sa passion. « Les machines ne sont pas des appareils pleins de froideurs, ce sont au contraire des prolongateurs d’envies, une façon d’exprimer ses idées, des alliées précieuses pour mixer les univers, glisser de l’électro dans l’acoustique par exemple. Comme un supplément amélioré de nous! »

Après toutes ces expériences, le temps était venu pour Louis Arlette de sauter le pas, franchir les doutes qui l’empêchaient de livrer ses propres chansons. Malgré une forme d’inhibition accrue par la conviction qu’aider les autres à s’exprimer n’a vraiment rien à voir avec s’exprimer soi même. Malgré cette différence jugée abyssale… et pourtant la fluidité a été au rendez-vous. Des textes majestueux ont vu le jour, le fruit peut être d’un parcours littéraire dense, avec des références comme Balzac, Flaubert, Aragon ou Proust dont il assure du génie. Mieux vaut ne pas tenter la joute verbale passionnée, elle est perdue d’avance, Louis Arlette assume qu’il pourrait parfaitement ne rien lire d’autre jusqu’à la fin de sa vie. Les madeleines sont cuites! Et l’artiste lui rend finalement un magnifique hommage en suscitant des réflexions sur la société et ses dérives, l’amour, la mort, sur tout ce que l’on a de vrai, de grave, au plus profond de soi. C’est si fort que l’on se prendrait à rêver d’un recueil permettant de lire et relire ces mots dans la profondeur de leur nudité, agrémentés de quelques dessins que ce touche à touche au talent décidément polymorphe aurait imaginés.

« Mon premier EP en 2016 s’est fait en deux semaines, ce qui fut assez sportif. Il parlait de la mort, de la colère notamment. Celui là m’a pris un an et est plus engagé qu’il s’agisse de la politique ou de l’éthique, la société devient si égoïste en ce temps de selfies. J’ai envie que les chansons ne soient pas que des choses murmurées mais qu’elles donnent aussi l’occasion de réfléchir (…) Ajouter la musique n’a pas toujours été simple, il y a des moments où l’on s’acharne trop sans doute, où à force de recherches ou de doutes on peut tuer un morceau. or, je suis convaincu que c’est le morceau qui décide. On a une vague idée puis à un moment l’étincelle se produit. »

Après une année derrière son clavier, Louis Arlette a eu envie de rompre la solitude et de retrouver des musiciens pour « A notre gloire ». « Je voulais réussir à porter du contraste, des compromis. Je ne voulais pas manquer ce morceau engagé venu après les attentats du Bataclan. L’ énergie devait s’imposer et elle est venue assez vite. En revanche avec « Le Naufrage », j’ai connu de vrais moments perturbants. J’aimais ce morceau mais le rythme était si lent qu’il en était déprimant. Et puis un jour, j’ai décidé d’accélérer le tempo et le titre a pris la bonne direction, la partition enjouée accentuant paradoxalement le thème qui est quand même assez triste. La musique est l’écrin du texte alors mieux vaut ne pas se rater. »

Le 9 Février, les dés seront lancés et « Sourire Carnivore » sera révélé. Cinq jours plus tard, le 14 (la fête des amoureux, ça pourrait donc être de bonne augure côté sentiments), Louis Arlette et ses musiciens s’installeront à la Boule Noire à Paris pour le premier concert de cette nouvelle aventure. « Jouer en live dans un studio permet de douter, de chercher des tonalités. La scène exige une précision et d’autres arrangements. Nous serons quatre,  je pense que c’est la forme idéale, celle qui me correspond le mieux aujourd’hui en tout cas. Je suis impatient de ces rendez-vous, je ressens une certaine fébrilité aussi car je n’ai pas envie de décevoir, c’est comme un examen que l’on souhaiterait réussir. » L’ ’intranquillité de Louis Arlette n’est pas prête à s’estomper mais cet homme-orchestre de grand talent, qui aimerait entendre dire qu’il « fait de la chanson française tripante et affranchie des carcans poussiéreux », devrait résonner longtemps après cette double croche sur le calendrier.

Magali MICHEL.

– https://www.facebook.com/louisarlettemusic/

RENCONTRE: Pomme, croqueuse de chansons très inspirées

Elle n’est pas très grande mais ça n’autorise pas la facilité littéraire qui la jugerait « haute comme trois pommes ». Ne pensez pas davantage que sa jeunesse rimerait avec des refrains « pomme d’api ». Bref, on évacue tout de suite les images fleurant bon la candeur gentillette, si Claire Pommet dite Pomme a décidé de conserver son surnom pour tenter l’aventure musicale, elle a déjà tout d’une grande. Il lui suffit de trois notes et quelques accords pour que le public se laisse prendre par sa voix cristalline et ses refrains incisifs. Portrait d’une enfant terrible sérieusement douée.

« Salut, ça va ? On ne va peut-être pas se mettre dans la loge parce que j’ai chanté hier soir dans une bergerie et les organisateurs m’ ont offert plein de fromages. On peut plaisanter, il n’empêche que c’était une très jolie soirée et le public était vraiment dans l’écoute. » Des premiers mots qui résument d’entrée de jeu la personnalité de Pomme, jeune auteur-compositrice-interprète de la région lyonnaise qui depuis deux ans trace sa route et emporte un public de plus en plus large derrière elle. En comité restreint ou comme ce soir devant une salle pleine à craquer venue applaudir Asaf Avidan, elle joue vrai et donne avec la même intensité. Sans faux-semblants.

Assise par terre, le dos calé contre les banquettes jouxtant les loges de Stéréolux, sans une once de maquillage, la boucle plus courte depuis quelques semaines, la jeune femme n’a pas besoin de revendiquer son authenticité. Elle ne triche pas et cela se voit. Et paradoxalement, c’est sans doute cette vérité qui lui permet d’être aussi à l’aise avec le second degré ou l’ ironie jalonnant ces refrains, en décalage complet avec ses vidéos qu’elle distille sur internet et qui la mettent en scène dans des robes champêtres, cornets de fleurs à la main ou pédalant à travers une campagne estivale. Le décalage entre l’image et les mots rend le message encore plus fort. La candeur n’est que de surface.

« Le décalage, c’est un peu l’histoire de ma vie. Je ne suis pas timide, j’ai très vite compris que la musique, chanter, écrire seraient ma voie alors je me suis présentée dans des bars à Lyon et j’ai eu la chance d’être acceptée pour y donner mes premiers concerts. Le bruit, les gens qui circulent, cela ne me dérangeait pas trop, je savais que je faisais mon apprentissage et je me sentais hyper chanceuse de pouvoir me faire entendre. Mais du coup, forcément que lorsque je retrouvais mes potes de lycée, on n’avait pas les mêmes anecdotes à partager. Puis je suis partie à Paris et le fossé s’est creusé encore. Enchaîner les concerts, tenter de vivre de la musique ont été des accélérateurs de vie alors que mes amis étaient encore en pleins doutes sur leur avenir, sur leurs envies futures. Ils me reprochent parfois de ne plus avoir le temps pour de grosses fêtes mais je ne suis pas la convive idéale, je ne fume pas, je ne bois pas… Je ne suis pas inquiète, je sais que d’ici deux ou trois ans, quand eux aussi auront mis le pied à l’étrier de la vie professionnelle, ils comprendront que l’on ne fait pas toujours ce que l’ on veut de son emploi du temps. »

Elle aura vingt-deux ans l’année prochaine et on reste assez bluffé par tant de maturité et de sagesse. « Grandir, c’est décevoir un peu », chante Pomme. Pas franchement le bilan à tirer de ce parcours fortissimo. Après les bars, Pomme est passé par les Chantiers des Francos puis en 2016, elle signait chez Polydor. A son premier EP, « En Cavale » vient tout juste de succéder « A peu près », un album magnifique, treize titres d’où s’envolent la désillusion, l’amertume, un parfum sérieusement désenchanté.

« Vingt ans, c’est jeune mais quand on a connu cette vie accélérée, on a aussi eu le temps d’accumuler des émotions qui ne sont pas forcément celles de son âge. Et puis, il y a une part laissée à l’imaginaire, à la littérature. Je ne suis absolument pas quelqu’un de triste au quotidien mais je suis encore dans cette tranche d’âge où le cafard peut être entretenu avec complaisance. Pour quelqu’un qui écrit ses textes, c’est un état très productif celui de cette mélancolie sans cause réelle. Baudelaire a sublimé le spleen avec les Fleurs du Mal. C’est vraiment inspirant pour moi en tous cas. Mais j’aime aussi rire, il ne faut pas croire, » lance t’elle dans un énorme sourire.

Le public qui a eu l’occasion de l’entendre dans ses propres concerts ou alors qu’elle assurait les premières parties de Vianney, Coeur de Pirate, Benjamin Biolay, Angus et Julia Stone, soit plus d’une centaine de dates déjà, s’est vite laissé séduire par la voix cristalline de la jeune femme, aussi à l’aise dans les aigus que dans les plus graves. De quoi porter haut les histoires d’adultère, les amours déçues. La mort est également présente à travers une chanson qui frappe comme un uppercut. Dans « De là-haut », Pomme raconte son enterrement, sans excès ni pathos, sans dramaturgie poussive et c’est juste magnifique. Mention spéciale également à « La Lavande ». Mais on peut rire aussi avec « Pauline », le genre de fille que toutes les filles ont forcément croisé. On n’en dira pas davantage.

« J’adore le folk, la country, j’ai une profonde admiration pour Joan Baez, Linda Ronsdaat, ce sont des femmes qui m’inspirent. J’aime aussi la chanson française, de Léo Ferré à Camélia Jordana avec une mention toute particulière pour Barbara. J’ai réalisé tout à l’heure d’ailleurs que Nantes était sa ville, c’est émouvant… »

« J’écris beaucoup de textes et je compose énormément, à la guitare même si je joue aussi du violoncelle et de l’auto-harpe, instrument un peu étrange, qui a quelque chose d’ « elfique », né en Allemagne et très prisé aux Etats-Unis dans les années soixante-dix, » poursuit Pomme. « Sur ce premier album, réalisé par deux amis, Benjamin Waxx Hekimian et Matthieu Joly, je ne suis pas à l’origine de tous les textes. On m’a proposé des histoires, j’ai rencontré leurs auteurs et au final, leur regard sur moi a été assez éclairant. C’était une vision de moi-même nouvelle. Mais je pense que le prochain album sera entièrement composé de titres que j’aurai écrit car malgré tout, je suis la plus à même de porter ce que je ressens ou ai envie de partager. »

Et partager, elle sait faire. Sans esbroufe ni artifice. Comme elle. Une balance rondement menée, une courte pause et la voilà qui débarque seule sur la grande scène mise en place pour Asaf Avidan, qui l’a choisie pour assurer toutes les premières parties de sa tournée française. « Salut! Ca va ? Je m’appelle Pomme… » Six titres plus tard, le public l’accompagnait dans un a capella impressionnant.

Pour tous ceux qui n’auraient pas eu la chance de voir cette artiste, assurément l’une des grandes représentantes de la chanson française dans un avenir tout proche, Pomme repassera bientôt à Nantes, toujours à Stéréolux, en co-plateau avec Juliette Armanet (le 1er Décembre) puis elle filera  en Estonie, où un Festival l’a déjà programmé. Elle passera sans doute aussi par le Québec, une terre qu’elle affectionne particulièrement. Mais elle ne rêve pas pour autant de partir à la conquête de l’Amérique. La Norvège, l’ Italie, tous les coins d’Europe qu’elle ne connait pas encore sont autant d’envies pour s’y produire. « Je ne sais pas de quoi demain sera fait. Je ne rêve pas de Zénith bondés. J’ai juste envie de continuer à balader mes chansons pour les partager. M’inscrire dans la durée, je crois que mon rêve est là » Il y a des rêves bien plus improbables…

Magali MICHEL.

Crédit Photos // Sophie BRANDET.