LA ROUTE DU RHUM A 40 ANS: à consommer sans modération !

40 ans d’existence, deux fois le bel âge et sans doute celui de la grande maturité pour la Route du Rhum. Une course devenue mythique, un Grâal que les meilleurs skippers veulent tous conquérir : la preuve, le 4 Novembre, ils seront 124 à franchir la ligne de départ au large de Saint-Malo, un record de participation. Les meilleurs pourraient mettre 6 jours. Les moins bien lotis auront besoin de beaucoup plus. Mais tous auront, ajouté de la musique au bruit des vagues lors de ce bras de fer avec la mer. 

En ce début d’automne, sur la scène du fameux studio 104 de la Maison de la Radio à Paris, ils sont encore détendus, disponibles et même prêts à dégainer leur meilleur humour à l’image de Loïck Peyron, éternel troublion, dont la facétie et le côté potache ne sont pas plus à démontrer que le talent. Le skipper baulois multi-récompensé, vainqueur surprise de la précédente édition du Rhum (en 7 jours, 15h et 8mn) après avoir remplacé au pied levé Armel Le Cléac’h, blessé en s’entrainant sur son Banque Populaire, a la punchline acérée : « Je vais être le premier vainqueur d’une course, actuel détenteur du titre et du record, à prendre le départ de l’édition suivante en étant sûr de la perdre !» Sur son fidèle multicoque jaune poussin, aux couleurs d’ « Action et Enfance », il ne fera pourtant pas de la figuration, ce serait mal le connaître.

Loïck Peyron.

Lors de la présentation officielle de la course et des 124 concurrents inscrits pour rallier au plus vite la Guadeloupe, l’heure est encore (un peu) à la décontraction. Certains cherchent bien quelques partenaires pour compléter un budget serré, d’autres attendent que le bateau soit prêt à affronter l’entrainement intensif qui va prendre toute la place avant le départ mais l’excitation de prendre le large dans le cadre de cette transatlantique mythique, remportée par d’illustres « confrères » avant eux (Florence Arthaud, Marc Pajot, Philippe Poupon, Laurent Bourgnon, Michel Desjoyeaux…) fait briller tous les regards.

Les chiffres donnent un peu le vertige. Mathieu Sarrot, en charge de l’organisation, s’attend « à une autoroute du Rhum en six jours ». La présence des Ultims, ces mastodontes taillés pour la course, qui volent autant qu’ils glissent sur la vague forts de leurs 32 mètres de long et 23 de large devrait en effet pulvériser les records. Reste à savoir lequel des cinq sportifs à leur barre saura entrer dans l’histoire, qui de Thomas Coville (Sodebo), François Gabart (Macif), Sébastien Josse (Edmond de Rothschild), Francis Joyon (Idec Sport) et Armel Le Cléac’h (Banque Populaire) aura le vent en poupe. Le dernier aura à coeur de prendre sa revanche sur la destinée, Joyon ne lâchera rien et on ne parle même pas de Thomas Coville au palmarès long comme le bras, ni de François Gabart qui transforme en or tout ce qu’il touche. Une « régate » en mode Formule 1 qui s’annonce captivante mais qui ne doit pas faire oublier les 118 autres inscrits, les Multi 50 et les Rhum Multi, côté multicoques, et les Imoca, les Class 40 et les Rhum Mono pour les monocoques.

Armel Le Cleac’h.

EN 2014, ils étaient 91 (dont quatre femmes) à s’aligner au large de Saint-Malo. C’était déjà un record en terme de participation. Avec 124 skippers, la Route du Rhum 2018 frappe encore plus fort et devient la deuxième compétition en terme de concurrents après la Transat Anglaise et ses 126 embarcations lors de son édition 1976. Il y a quarante ans, on prenait les choses avec la même envie et le même sérieux mais le rythme était plus lent… beaucoup plus lent. Mike Birch, le canadien vainqueur du premier Rhum, avait rallié les Antilles en 23 jours et 6 heures. Plus de trois fois le temps nécessaire à Loïck Peyron. « Il n’y avait pas cette puissance offerte par les bateaux actuels, ces équipements à la pointe de la technologie. Tout était plus lourd, plus physique. Du coup, les machines comme les bonshommes arrivaient parfois épuisés, » observe un membre de l’organisation. « Aujourd’hui, s’ils finissent « rincés », c’est parce qu’en cette semaine express, ils veillent quasiment non stop. Alors pour tenir, pour accompagner les barres de nuit notamment, nombreux sont ceux qui font appel à la playlist de leur MP3. Sur Macif, on sait qu’il y a deux petits hauts parleurs. François Gabart a plusieurs fois raconté qu’il avait écouté Ben Mazué lors de sa précédente course. Mais il aime aussi le jazz et le rock. 

François Gabart.

Thomas Coville irait plutôt vers Lou Reed mais il reconnaît pourtant que c’est « la musique de chambre qui a changé sa vie ». Il est également fan de jazz, pour sa grande liberté d’expression. «Après, c’est un luxe de pouvoir écouter de la musique pleinement car cela passe par une disponibilité que je n’ai pas toujours. Même si j’aimerais! »

Thomas Coville.

Du côté des plus jeunes, on racontait aussi que la musique peut avoir une vertu apaisante en ramenant vers des émotions familiales ou plus personnelles, en faisant sonner des partitions qui regonflent le moral et remettent dans le bon tempo. Mais les bateaux comme les voitures se conduisant aussi à l’ écoute, aucun skipper n’aura de musiques directement dans les oreilles. « On reste à l’affut, même la nuit. On est emprunté du bruit habituel et normal de nos voiliers alors on sait quand un son n’est pas légitime. Couvrir le bruit du bateau serait prendre un risque qui pourrait s’affirmer préjudiciable et qu’il est donc préférable d’éviter ».

Confucius affirmait que la « musique donnait une sorte de plaisir dont la nature humaine ne pouvait se dispenser ». Pas certain que sur les Ultims, on ne fasse pas l’impasse sur ce plaisir là. Réponse à Pointe à Pitre aux environs du 8 Novembre. Personne ne peut prévoir l’histoire de ce scénario plein de suspens dans lequel la météo jouera elle aussi son rôle. A armes parfois inégales mais à motivation identique, ces124 sportifs sont prêts à en découdre. Et nous ferons partager la bande son de leur aventure avec à la clé des témoignages, des anecdotes et les refrains qui sauront se glisser dans leurs journées. Le compte à rebours est lancé. le village de la Route du Rhum ouvre le 24 Octobre. Top départ le 4 novembre à 14heures.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.