ILS OEUVRENT DANS L’OMBRE: Le parcours sans fausses notes de Jonathan Maingre, tour manager

Ce type là a raté sa vocation : il aurait du être psy. Ou membre de l’O.N.U. Il n’a pas son pareil pour faire retomber les tensions et mettre le sourire à la place des grimaces. Mais comme il est fou de musique et parle le jack, le décibel ou l’ampli couramment, il est finalement devenu « tour manager », autrement dit régisseur, et backliner. Aujourd’hui, c’est avec Mass Hysteria qu’il parcourt les scènes. Et si les dates s’enchainent avec succès, c’est aussi grâce à lui. Un parcours sans fausses notes.

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La vocation était toute tracée après une enfance entre flight et décors, ceux du Théâtre de Chaillot à Paris où travaillait Monsieur Maingre père. Les flacons griffés Guerlain, les stages effectués dans le sillon d’une mère, comptable dans le monde impitoyable du luxe, n’ont pas fait long feu. C’est vers la musique qu’il irait se porter. « Après un bac STT action et communication commerciale, j’ai suivi des études dans une école de son, EMC. J’y ai appris les bases essentielles, la technique, le vocabulaire mais le terrain reste la meilleure des formations », observe le tout jeune trentenaire. « En suivant Lycosia, un groupe parisien découvert lors d’un showcase à la FNAC et qui avait besoin de gens en plateau, j’ai mis le pied à l’étrier. Leur régisseur m’a formé et puis à une Fête de la Musique, j’ai croisé Niko Nottey, alors batteur de Bukowski. Le groupe cherchait un régisseur, j’ai embarqué dans cette nouvelle aventure. Ce métier est ainsi fait de hasards et ce sont souvent les rencontres qui décident de ton avenir. «

Manager mais aussi backliner, Jonathan Maingre veille à ce que tout se déroule parfaitement pour ses groupes. Et cette vigilance s’exerce sitôt la signature de la date. Prise en charge des musiciens et techniciens, transports, hôtels, horaires des balances, des repas, respect des line up, organiser les demandes d’interviews, changer les cordes, faire sonner les drums, restituer aux guitares la HF déjà squattée par le groupe qui succédera sur scène, le backline qui ne doit laisser aucune place à l’erreur, la liste est longue. Et puis bien sûr, une fois le show terminé… pas fun mais incontournable, la remise en caisses et en camion. Mieux qu’un tétris.

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« C’est un boulot de passionné dans lequel, on ne compte pas ses heures. Mais on ne s’en lasse pas car chaque date est unique. Même si un groupe joue deux soirs de suite au même endroit, rien n’est jamais acquis. On sait aussi qu’il existe des salles plus compliquées, difficiles à faire sonner, des scènes étroites et plus contraignantes pour les musiciens… qui alors râlent et ne sont pas toujours aimables avec ceux qui nous accueillent. Je dois alors tenter de pacifier les ambiances. Ce n’est pas très technique mais c’est une facette du métier, » observe t’ il en riant. « Il arrive aussi que je n’ai quasiment pas de place pour poser les racks de guitares mais cela ne doit pas constituer une entrave. Le show est prioritaire et doit se jouer. Tout doit rouler, pour les artistes comme pour le public. 

En « tourman » de Bukowski, Jonathan Maingre en a connu beaucoup de ces moments un peu compliqués, ces festivals où l’on était loin des conditions de jeux exigés. Mais le groupe a toujours fait face. Avec une équipe technique de trois personnes, une au son, une autre aux lumières et lui en régie-backline (et au volant… car ce grand type over tatoué contredit pas mal des habitudes plus ou moins fantasmées du métier. S’il est très rock, il n’est pas du tout alcool et encore moins drogues. Shooté au jus d’orange, voir au Vitel Menthe les soirs de folie, il ne fume pas et se révèle donc un précieux compagnon de tournée lorsqu’il s’agit de conduire les vans. Un atout de plus sur son CV), avec Julien et Mathieu Dotel, Timon Stobard, le nouveau batteur, Fred Duquesne entré comme second guitariste en plus d’avoir produit les derniers albums, les dates ont néanmoins fait fi des problèmes éventuels. Et au final, le public était ravi. De quoi savourer encore plus pleinement les rendez-vous aussi énormes qu’un Hellfest (son premier s’est joué en 2012) ou un Sonisphère.

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« Je crois que c’est à ce jour l’un de mes souvenirs les plus fabuleux. Tu as beau ne pas être sur scène, voir ton groupe devant une telle foule, entendre plus de 30.000 personnes applaudir… franchement, ça te fait un truc unique et tu te prends une vraie claque. Sur le plan technique, tout était parfaitement calé. Les festivals avaient mis à notre disposition tout le matériel son et light nécessaires, aucun souci côté rider tech. On a eu une trentaine de minutes pour nous installer, les balances se sont effectuées au casque, les gars étaient au taquet et impatients de jouer. En coulisses, l’accueil qui nous avait été réservé était lui bluffant, je dirais presque rassurant. Rien à dire, c’était juste génial. Grandiose !»

Et les voyages alors ? Il rit. « C’est à part. Sur le papier, ça fait joli. En vérité, il serait malhonnête de dire que l’on connait les pays « visités ». Au Japon par exemple, avec Bukowski, nous avons donné trois concerts, vécu un vol très longue durée assorti de son inévitable décalage horaire, dormi très peu, travaillé beaucoup et déjà il fallait rentrer. Pas de quoi s’improviser guide pour un prochain séjour! Mais ce sont des expériences humaines uniques, ce qui est peut-être encore plus important finalement. »

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Depuis cet automne, Jonathan Maingre a été contraint de faire quelques infidélités à Bukowski (à Dagoba et Loudblast aussi, les deux autres groupes sur lesquels il veille) car il a été appelé par Mass Hysteria. « Fred Duquesne, toujours lui, a remplacé Nico comme second guitariste. Il connaît le groupe depuis longtemps, il produit leurs albums et a beaucoup composé sur le dernier. Lorsque la tournée s’est dessinée, il m’a proposé de les suivre. Toute l’équipe était OK alors je ne me voyais pas refuser. C’est une évolution en douceur, un groupe plus important donc davantage de dates pour un public chaque soir plus nombreux. Entre deux concerts pourtant, si j’ai une journée off, je n’hésite pas à repartir avec Buko. Pour le moment, depuis que je bosse, je n’ai donc faire défaut que quatre ou cinq fois, faute d’avoir le don d’ubiquité. »

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Une cinquantaine de dates plus tard, la casquette surplombant toujours sa longue silhouette, le tour man n’a rien perdu de son énergie et de ses envies. Si la date au Trianon de Paris en Mars dernier avec enregistrement du DVD live a été un temps fort pour le public, lui la résume avec humour. « Je suis arrivé à 9h. Cinq minutes plus tard, il était minuit. Entre les deux, on a couru, géré les retards prévisibles des invités sur scène donc des décalages dans les balances, couru et couru encore ».

En revanche, il était impatient de voir arriver la saison des festivals. Mass Hysteria est l’un des groupes les plus programmés de l’année avec à la clé quelques jolis mastodontes, la première édition française du Download sur les pelouses de Longchamp le 11 juin (qui est restée dans les mémoires de tous avec une émotion énormissime), le Hellfest une semaine plus tard (près de 50.000 spectateurs dans un wall of death de folie, c’était réellement « plus que du metal), le Main Square d’ Arras ce 2 juillet avec une plongée vers Marmande et son Garorock dès le lendemain,  deux autres concerts que la mémoire surlignera. Et tous ces autres qui vont suivre, cette échappée au Canada en septembre. « Je suis confiant. Les productions de ces énormes festivals sont tellement rodées que tout devrait encore bien se passer. Mais il reste toujours une part d’impondérables, des problèmes techniques soudains, la concision du temps d’installation, les caprices de la météo. L’été s’annonce chargé, passionnant et sans routine. »

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A la fin de l’année, après s’être peut être exporté vers d’autres continents (pour des concerts non encore signés à ce jour) et avant que revienne le milieu de l’année prochaine et sa cohorte de belles dates déjà signées, Mass Hysteria laissera progressivement Jonathan Maingre mettre son savoir faire et son incomparable sens des relations humaines au service d’autres artistes. Il est encore bien trop tôt pour anticiper ce moment. Une certitude… le plus difficile pour lui sera de choisir car ce professionnel n’a jamais enregistré que les bonnes notes.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

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Bukowski se consomme sans modération.

Dans son nouvel album, Bukowski se lâche et compose sans regard sur les frontières. Les partitions affirment des lignes mélodiques fortes, les guitares sont plus lourdes, la voix mieux mise en valeur. Les effets sont ultra léchés. Même les textes ont gagné en densité, ne boudant pas le plaisir de la double lecture. Sorti le 30 Mars dernier, « On the Rocks », 4ème opus du groupe, porte bien son nom. Stoner ? Power ? Que les intégristes des sacro-saintes chapelles aillent au Diable! Bukowski partage son plaisir et montre l’immense étendue de ses capacités techniques dans un rock burné comme il faut. Sur scène, ça envoie. La preuve samedi 30 Mai au Festival Invasion de Lucanes de Libourne.

Il est minuit largement passé lorsque Fred Duquesne saute dans le public pour orchestrer un wall of death qui, s’il n’est pas celui du Hellfest, n’en est pas moins punchy. Oubliée l’heure de retard sur la line-up pour cause de problèmes techniques en cascade, la guitare ne lâche rien. Entre deux accords de basse, Julien Dottel déclare l’ouverture des hostalités. L’ainé des frères Dottel n’a pas son pareil pour mener les foules. A ses côtés, son frère Mathieu n’économise pas sa voix tandis qu’à la batterie, Timon Stobart frappe avec une énergie redoutable. Ces quatre là se sont bien trouvés. Le partage est total et le public ne peut que les suivre. Mieux, il en redemande. Depuis que le power trio originaire de la région parisienne a décidé de se doter d’un second guitariste, Bukowski a ouvert le champ de ses possibles et creuse son sillon du côté des plus grands. Sans le complexe du groupe français qui n’atteindra jamais son Graal et devra se contenter des arrières cours de la scène metal.

« Hazardous Creatures » en 2013, avait ouvert la voie. « On the Rocks » poursuit l’ascension avec superbe. Six ans, c’est finalement assez court pour s’accorder sur les meilleures notes. « Amazing Grace, notre premier album sorti en 2009, a reçu un excellent accueil et a été vraiment apprécié de la critique. Deux ans plus tard, « The Midnight son » a frappé plus fort puisqu’il nous a permis de participer au Sonisphère et nous a placés sur les scènes du Hellfest en 2012. On passait de « prometteur » à « confirmé »,  » commente Julien Dottel. « Ca a été un pied énorme. Et puis très rapidement, on a senti que la formule trio power saturait, qu’il fallait évoluer. Une seule guitare, cela imposait des limites. L’arrivée de Fred (Watcha, Empyr) comme second guitariste s’est faite naturellement. Il était producteur, il nous a apporté sa puissance, son inventivité, ses effets… et sa pêche. Du coup, c’est clair, on a gagné musicalement depuis trois ans et on se lâche davantage sur scène. L’album n’a que deux mois, on commence tout juste à bâtir la setlist de la tournée mais on sent déjà des retours ultra encourageants. »

Le challenge était pourtant audacieux car après avoir gonflé ses effectifs, Bukowski a dû aussi changer de batteur. A vingt-cinq ans tout juste soufflés, Timon Stobart (qui officie également aux fûts de Full Throttle Baby) a appris en urgence l’intégralité des morceaux pour tenter de faire oublier le charismatique Niko Nottey (qui avait dû renoncer pour raisons familiales). Mission en passe d’être relevée haut la main. Changement aussi coté composition. La team a décidé que le processus de création serait collectif. Dans l’intimité du studio, les idées ont germé, se sont modifiées et les grilles ont commencé à se dessiner. « Ca ne nous a même pas semblé risqué », raconte Mathieu Dottel. « On avait des envies, un même pouvoir et on travaillait les idées collectivement. C’était un gain de temps mais en contre-partie, il fallait être efficace et que ça déchire. Certains titres ont été quasiment achevés au moment de les enregistrer. Cette semi urgence oblige à foncer à l’essentiel. »

Bonne pioche car l’album tout entier a gagné en puissance. Fred Duquesne n’est pas devenu ce producteur reconnu (Mass Hysteria, Brigitte…) par hasard. Sa pâtine et son sens incomparable de l’effet permettent  à Bukowski une modernité et une classe nouvelle. Les lignes mélodiques accrochent sans jamais racoler, les compositions sont exigeantes et les guitares ont une couleur que ne renierait pas, selon les titres, Deftones, les Foo Fighters ou Rage against the Machine, Tom Morello restant parmi ce qui se fait de plus pointu en matière d’exploitations des pédales à effets. Même le chant a gagné en luminosité. Mathieu a cette voix immédiatement reconnaissable, chaude, puissante, qui constitue l’autre signature du groupe. Julien, qui se plaisait à le jalouser sur ses qualités de chanteur, ose désormais davantage, a une vraie place, plus « hurlante », pour livrer au final un duo aussi complémentaire qu’indissociable. Difficile alors de choisir parmi les onze titres de l’album pour dresser la setlist parfaite (la nôtre en tout cas!). Surtout quand il faut panacher avec les titres phares des albums précédents…  A ce jeu là, « Midnight Son » reste incontournable, tout comme « Hazardous Creatures », « Brothers Forever ou « Keep your Head on » (et on serait même tenté d’ajouter « The Maze »). Il est clair que « The Smoky Room », « The White Line » ou « Winter’s Masters » (dont le clip vient tout juste de sortir) seront aussi du voyage.

Reste que choisir c’est renoncer… Alors on se plait à croire que ce quatuor de choc gagnera enfin son auditoire légitime, qu’il réjouira à coups de concerts étirés dans des salles permettant une mise en scène dantesque. « 1.3.3 (Articficial heartbeats) » saurait s’y glisser, la génialissime et si bouleversante « Birth » s’imposerait comme pause tendresse à mi-parcours et « The Beginning of the End » fermerait le ban à la manière d’un hymne repris par une foule qui ne voudrait plus les lâcher. Oubliez les chapelles, on disait ! Même un groupe français a le droit de transformer son propre metal en or.

En attendant, les musiciens se déchaînent et envoient avec une puissance de conviction contagieuse. Sur scène, l’osmose est parfaite et le plaisir, une folie pas du tout ordinaire. Le public se moque de l’heure tardive et en réclame encore. Le dernier riff est à peine terminé que déjà beaucoup interrogent sur un passage proche à Bordeaux, la grande voisine. « Les choses se mettent en place progressivement, date après date » assurait Fred Duquesne un peu plus tôt. « L’automne sera porteur, je pense. » Bukowski continue de dérouler son histoire. Les plus belles pages méritent d’être vécues.

Magali MICHEL.

Crédits photos // Sophie BRANDET.

(NB : remerciement spécial à Jonathan Maingre, régisseur, backliner et tour manager du groupe, incroyable « veilleur sur tout », qui a rendu ce moment possible).  

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Vidéo de Grégoire Cerruti réalisée à l’occasion de la tournée japonaise, en décembre dernier.

« The Winter’s Masters ». Nouveau clip extrait de l’album.