Ludi, le regard de Chassol sur les jeux d'enfants

Quand on rencontre Christophe Chassol, on voit tout de suite que l’homme est brillant.
Musicien, compositeur, et surtout génie des ultrascores comme ils les appellent, ces samples organiques sur lesquels viennent s’apposer des musiques, le CV de Chassol est bien rempli. Avec Ludi dont la sortie est prévue le 6 mars, ce film-performance-concert inspiré du du roman d’Herman Hesse « Le jeu des perles », le pianiste montre que la musique ne se résume pas au format habituel du couplet, refrain, couplet. Incroyable moment ce 13 février à l’Embarcadère de Saint-Sébastien-sur-Loire.

Plus connu du grand public comme chroniqueur sur France Musique, Chassol est pourtant une référence pour ses pairs. Né en Martinique, il intègre à quatre ans le conservatoire, à quinze une école de jazz avant de rejoindre le Berklee College of Music de Boston. Tour à tour chef d’orchestre, compositeur pour le cinéma ou la publicité ou encore musicien pour Phoenix et Sebastien Tellier, mais aussi arrangeur pour Solange ou Frank Ocean (rien que ça!), le désormais parisien est un touche à tout de talent. 

Loin des sirènes de la célébrité et de l’argent facilement gagné avec la publicité, Chassol crée ces ultrascores, au départ un simple dossier pour ranger son bureau d’ordinateur… Mais le projet était né. Des reportages en Inde, au milieu du Gange, à la Nouvelle Orléans, le musicien a trouvé sa formule gagnante avec ses discours devenus de véritables mélodies. 

Couper des vidéos, les jouer en boucle et ajouter des partitions par dessus… Il fallait y penser. Bluffant au possible, en ce jeudi 13 février, le public venu le rencontrer en amont de son concert du soir  à l’Embarcadère, la salle de Saint-Sébastien sur Loire (Loire-Atlantique), est interloqué. Avec un extrait de « Phantom du Paradise » de Brian de Palma, un dialogue au départ des plus banals devient une chanson presque réelle avec une phrase samplée et Christophe Chassol jouant par dessus. Your name is not on the music… Mais le nom de Chassol est définitivement inscrit sur ces ultrascores.

Avec « Ludi », le pianiste s’attaque au jeu. Le fait de jouer dans sa globalité. Des jeux d’enfants, aux parcs d’attractions, Chassol choisit ses endroits à filmer afin que se forme un fil rouge, comme la partie idéale, inspirée de celui des Perles de Verre. Le concept de la compétition, pour Chassol, ne sert à rien, alors, dans ses parties à lui, il n’y a ni gagnant ni perdant. 

De ses parties de jeux, le musicien avait d’abord dévoilé « Les anneaux de Saturne » puis « Savana, Céline, Aya pt. 1 & 2 » tourné à Puteaux où les claquements de mains des petites filles dans une cour de récréation deviennent chanson à part entière. 

C’est dans des montagnes russes japonaises que l’on retrouvait Chassol pour le dernier extrait révélé avant le grand jour. L’ ambiance y est vertigineuse, presque hallucinatoire. Ce tour de grand huit est de loin le plus impressionnant des trois trailers. On s’y croirait. 

Le public a pu découvrir en avant première la dernière création de celui que l’on peut largement considérer comme un génie des temps modernes. Avec « Nola chérie » ou encore « Indiamore », on connaissait le talent du compositeur; « Ludi » impressionne encore davantage. Touchant, bluffant, et surtout beau, c’est le film à ne manquer… A vos agendas donc! Le 6 Mars prochain.

Sophie BRANDET.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

Asa, la vérité des notes, la force des maux

Asa était de retour sur la scène de Stéréolux à Nantes ce 13 Février. Un moment de pure grâce porté par un nouvel album très fort.

Douze ans après des débuts fracassants auréolés du Prix Constantin saluant un premier album magnifique, Asa (prononcez Asha) reprend la route. « Lucid », son cinquième opus, percute fort et frappe toutes les émotions avec justesse. Sur scène, la jeune femme n’a jamais semblé aussi à l’aise. Entre pudeur et vérités.

Asa est sans conteste de ces artistes à part, qui taillent leur chemin sans amertume ni regrets, armés de leur seule envie de créer et de faire entendre leur voix. Quitte à ce que les médias ne soient pas toujours aussi disponibles. Dans une époque kleenex où le formatage prend souvent le dessus sur le talent, il n’est pas facile pour un artiste de ne pas se laisser happer par les sirènes vantant d’autres accords. De résister et de ne surtout pas renoncer. Par chance, Asa a toujours tenu malgré un parcours à chaos variables mais au talent jamais démenti.

A vingt-quatre ans en 2006, lorsque la franco-nigériane signe pour son premier album au titre éponyme, ses chansons en anglais et en langue yoruba, accompagnées en autres par Malik Mezzadri, le célèbre flûtiste de jazz, le succès ne se fait pas attendre. « Jailer », l’un des morceaux phares, devient le tube que tout le monde reprend. Dans la foulée, elle livre « Live in Paris » en 2009 et surtout le sublime « Beautiful Imperfection » un an plus tard puis « Bed of stone » en 2014. 

Adulée par son public, respectée par ses pairs, Asa collabore avec des artistes aussi différents que Tiken Jah Fakoly ou Yannick Noah. Elle refuse les chapelles, les enfermements et garde l’envie intacte. Bonne pioche puisqu’en 2015, « Bed of Stone » figure parmi les nominations aux Victoires de la Musique catégorie « Musiques du Monde ».

Mais c’est sur scène que la jeune femme est sans doute la plus impressionnante. « Lucid », sorti à l’automne dernier, est un album qui porte au plus près sa générosité et sa vérité. Tout sonne juste et entraine dans un tourbillon, entre rires et larmes, amour et désespoir. Pas de guimauve ni de paillettes. Juste cette voix si reconnaissable qui transporte des sentiments par rafales. 

Parfait mélange de soul, reggae et folk, l’album est riche de titres forts. Quatorze morceaux dont les déjà fameux « Good Thing » et « The beginning » auxquels la musicienne donne vie avec force, showgirl incontestablement mais toute en sobriété. Comme si « ne pas en faire trop » restait son credo. Avec ses quatre musiciens, un décor fait de lights imaginatives, Asa déroule les morceaux et installe une forme de conversation avec son public, comme les confessions d’une vie qui pourraient être celles de chacun. Et le partage est total. D’une force rare. Il est des concerts qui laissent des traces. Celui là en était incontestablement.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

ANGELE, DERNIERS PETITS TOURS AVANT DE SE FAIRE LA BELLE

Angèle repassait par Nantes en ce début février. Un concert impressionnant dans un zénith plein à craquer devenu chorale d’un soir. 

Il y a deux ans, encore quasiment inconnue du public français, Angèle se glissait dans la programmation du Printemps de Bourges et laissait le public bouche bée. « Retiens son nom ! Dans les mois qui viennent, elle va exploser ! Tu verras, le pari est sans risque, » assuraient les connaisseurs. Le pari semblait effectivement sans risque… Il n’a pas fallu longtemps à la jeune belge pour enchaîner les concerts dans des salles de plus en plus grandes, se produire devant les dizaines de milliers de spectateurs des festivals et faire de son premier album un succès commercial comme on en voit peu.

De vidéos souvent déjantées sur Instagram à cette série de concerts à l’AccorHotels Arena de Paris (Bercy) sold out depuis des mois, qu’il est incroyable ce parcours. Il paraitrait presque loin ce fameux concert au Printemps de Bourges quand on la voit en ce soir du 6 février sur la scène du Zénith de Nantes (où la salle en capacité maximale, 9.000 places, aurait pu accueillir trois fois plus de fans). 

Accompagnée par six danseuses hip-hop, Angèle a tout d’une performeuse qui ferait le show depuis des lustres. Une aisance évidente, des regards complices avec le public. Elle se glisse toujours derrière son piano, montrant là aussi qu’elle a appris les gammes dans les meilleurs conservatoires de Bruxelles (elle pourrait largement donner des concerts sur sa seule interprétation des meilleurs morceaux jazzy) mais elle sait aussi que le show a besoin d’autre chose, d’une scénographie originale sur laquelle là encore elle fera la différence.

Alors même ceux qui ne sont toujours pas conquis ne peuvent le nier, coté spectacle, Angèle ne mégote pas. Les décors ont grossi au fur et à mesure que les salles prenaient de l’ampleur. Pas une question de taille mais d’originalité. Angèle est aussi jolie qu’elle est fine mais elle arpente la scène avec l’énergie d’une marathonienne. Les chorégraphies sont modernes (parfois surprenantes), elle se fond parmi les six danseuses sans faux pas. Et la set list, vingt titres, tous des tubes, de « La Thune » à « J’ai vu », en passant par « La loi de Murphy », « Jalousie », « Balance ton quoi », « Flou », Tout oublier » , « Perdus » (rien que des tubes on vous dit !) transforme la salle en immense karaoké. Presque trop même pourrait-on dire car plus de la moitié du temps, c’est cette chorale d’un soir que l’on entend bien plus que l’artiste. Mais là est sans doute la rançon d’un succès aussi phénoménal que récent. 

Dans quelques jours, Angèle disparaitra puis reviendra le temps de quelques petits tours dans les principaux festivals de l’été. Puis elle s’éclipsera à nouveau pour une durée indéterminée le temps de composer son prochain opus. Le temps de vivre pour elle aussi sans doute et de ne pas se laisser happer par ce tourbillon. Le temps peut être également de laisser reposer son histoire et, en toute intelligence, comprendre que la surmédiatisation pourrait aussi finir par jouer contre elle. Ne pas risquer le « trop », écrire son album tranquillement, loin des regards. Et créer le manque.

« Brol » a été auréolé de tous les ors et platines. Le second connaitra t’il la même histoire ? Réponse dans quelque mois. En attendant, cette courte mais exceptionnelle success story, la plus incroyable des histoires belges, poursuit sa route.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

PHOTO REPORT: Swing, une première partie qui balance

Plus connu comme membre du groupe de Rap bruxellois « L’or Du Commun », Swing est aujourd’hui un artiste à part entière. Après un premier album, le jeune belge vient de sortir un EP, « ALT-F4 » et s’est offert par la même occasion un duo avec Angèle. On connaissait déjà la Belgique comme source de talents intarissable avec Roméo Elvis, Angèle, Damso, ou encore Caballero & JeanJass… Simon Zuyten à l’état civil, prouve qu’il est de la même veine. Invité par la chanteuse de « La Loi de Murphy » à assurer sa première partie pour quelques Zéniths ainsi que ses 4 Bercy à venir… Il y avait de quoi avoir la pression! Pourtant Swing se retrouve sur scène devant des milliers de spectateurs comme un vieux briscard qui aurait déjà vécu ça mille fois. Ambiance au Zénith de Nantes, quelques heures seulement avant la sortie d’ « Alt-F4 ». 

 

BigFlo & Oli, dernier tour de piste avant l'absence

Ultime tour de piste avant de s’éclipser pour composer leur nouvel album, Big Flo et Oli repassaient par le Zénith de Nantes ce dimanche soir. Un nouveau show encore plus haut, encore plus fort et des rappeurs au sommet de leur forme.

C’est le tandem du superlatif. De la réussite XXL. Le triomphe bien plus que le succès. Le platine bien au delà de l’or. En cinq ans à peine et en n’ayant sorti que trois disques, Big Flo et Oli, les deux frères Ordonez, ont du rendre jaloux la plupart de leurs collègues musiciens qui rament pour trouver leur public. En 2015, « La Cour des Grands » est certifié disque d’or quatre mois après sa sortie puis disque de platine. « La vraie vie » deux ans plus tard n’attend pas trois semaines pour être frappé de l’or, trois mois pour être disque de platine et finir triple disques de platine (300.000 exemplaires vendus) au printemps suivant. Forcément, puisque jamais deux sans trois… « La vie de rêve » livré en novembre 2018 ne mettra qu’un mois à connaître lui aussi la couleur du platine. 

Des performances record qui laissaient peu de place à l’angoisse quand se sont dessinées les tournées: les billets s’arrachent et les salles ne sont jamais assez grandes pour accueillir les fans.

La preuve en ce dimanche 26 Janvier au Zénith de Nantes : c’est le quatrième passage des rappeurs et c’est une fois de plus plein à craquer. Plus une place à vendre depuis des lustres. Et ce n’est pas l’annonce d’une mise en retrait imminente pour composer le prochain album qui aurait pu calmer les ardeurs du public. Certains sont même venus camper devant les portes dès 6h du matin, bravant le froid et la pluie, pour être au plus près de la scène. Big Flo et Oli ou Rolling Stones, même combat ! Et pour tromper l’impatience, à défaut de pouvoir réaliser la photo de leurs rêves avec leurs idoles, c’est avec… leur garde du corps que cela se fait. Celui qui se définit comme athlète avec sa carrure de molosse, capuche de sweat sur la tête, accepte toutes ces demandes de selfies et prend la pose au fil de sa déambulation parmi la salle. A peine souriant. Le selfie avec le garde du corps parait quand même la version un peu light du selfie avec l’artiste. 

Avant de s’éclipser et pour boucler cette nouvelle tournée pour laquelle le mot triomphe semblerait presque faible, les toulousains ont dessiné un ultime tour de piste en dix dates à travers la France. Avec une nouvelle scénographie, d’autres titres. Histoire de partir en apothéose et de ne pas se contenter d’une pâle redite.

A 21 heures précises, Jamel joue les coach, Michel Drucker pilote l’hélicoptère de ses souvenirs, Gad Elmaleh analyse leur stade et dans un entretien drôlissime (qui déclenche une ovation), Didier Deschamps les entraine vers des terrains où ils n’iront pas. Il y aura même Will Smith. Pourquoi se gêner ? Tous leur conseillaient de frapper fort: pari tenu. 

Dès les premiers titres, c’est l’explosion de riffs, de paroles uppercut, de fumée et d’artifices. Trois titres plus tard (ce qui est frustrant pour les photographes qui n’ont comme partout que les trois premiers morceaux pour shooter), le show prend toute sa dimension et révèle son incroyable scénographie. Au dessus des stands du glacier, de la baraque à kebab, autour de l’immense porte d’immeuble, le quartier s’anime. Des écrans surgissent de toutes parts, tout est calé au fragment de seconde près. Les images défilent, les souvenirs aussi, le rire n’exclut pas la tendresse comme avec ce joli moment dédié à leur père, lui qui est sans doute pour beaucoup dans ce succès tous azimuts. 

Superbe surprise, Fabian Ordonez (qui vient de se laisser convaincre pour sortir « El Padre », son propre album), débarque sur scène rejoindre sa progéniture. Le chanteur de salsa d’origine argentine, du haut de sa soixantaine, semble le frère ainé de Big Flo. Le jeu de jambes est solide et la voix emporte aussitôt. Olivio l’accompagne à la trompette, Florian montre sa maestria à la batterie. Bon sang ne saurait mentir! On se dit que les soirées à Toulouse ont toujours du ignorer l’ennui. Les applaudissements tonitruants des 9.000 spectateurs valent tous les mots.

La soirée se poursuivra ainsi durant deux heures. Sans temps morts. Avec un tour d’horizon parfait de leur carrière, d’autres émotions fortes comme lors de cette évocation inattendue de l’exil et de l’immigration. « Rentrez chez vous » offre une vague de frissons qui laisse sans voix. 

Lorsque les lumières de la salle se rallumeront, certains auront du mal à repartir. Blues de fin de soirée. Mélancolie du doute. Leurs idoles reviendront, c’est certain… Mais quand ? Big Flo et Oli ne se mettent pas la pression, ils vont même décrocher des réseaux sociaux afin de ne pas se laisser distraire mais ils ont pleinement conscience que l’impatience est déjà là. Pour eux, partir ne devrait pas pas être « mourir un peu ». L’enjeu est plutôt de savoir créer aussi fort que les trois albums précédents. Nul doute pourtant que le sceau de la réussite frappera encore. Avec pareille trajectoire, les deux frères ne pourront bientôt plus se contenter des Zénith. Ils seront alors au stade… des stades, n’est ce pas Gad Elmaleh?

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

Pomme livre ses failles dans un sans faute

Deux ans après avoir assuré la première partie d’Asaf Avidan, Pomme était de retour au Stéréolux de Nantes ce 16 janvier. Une deuxième date dans une nouvelle tournée qui porte haut les émotions d’un second opus dont elle a signé tous les textes. 

Il y a quelque chose de l’ordre du nectar chez Pomme (Claire Pommet pour l’état civil), un concentré du meilleur jus que les ans ne cessent de rendre encore meilleurs. Après avoir assuré les premières parties de Vianney, Louane ou Benjamin Biolay, ouvert pour Asaf Avidan durant sa tournée française en 2017, la jeune femme s’inscrit désormais en haut de l’affiche et fait salle comble sur son seul nom. A 23 ans, avec ses mots, son naturel et sa sincérité pour credo. 

Rien n’est tabou, tout se décrit et se raconte. La vérité peut être plurielle et drapée dans un tulle de romantisme mais rien ne ment. La mort fait partie de la vie, la nostalgie imprègne l’écriture d’un blues baudelairien et l’amour ignore les diktats. Pomme n’a jamais caché ses liens avec la chanteuse québéquoise Safia Nolin. Elle ne l’a pas non plus affiché et n’a pas fait de son homosexualité une carte de visite. Sans jouer les porte drapeaux, elle porte pourtant beau la bannière des amours lesbiennes, permettant ainsi à des milliers de jeunes femmes de se reconnaitre (et peut-être de ne plus se cacher). 

Deux ans après avoir sorti « A peu près », son premier album, la jeune femme a livré « les Failles », en novembre dernier. Un opus qu’elle assume à cent pour cent (ce qui n’ était pas forcément le cas précédemment avec un disque dont certains titres avaient fini par ne tellement plus lui parler qu’elle avait même du mal à les interpréter sur scène), dont elle a signé les paroles et qui a bénéficié de la présence d’Albin de la Simone pour la co-réalisation, le reste de l’entourage étant majoritairement (et volontairement) féminin. Onze morceaux donc et autant de titres reflets exacts de ses envies, enregistrés en cinq jours en mars dernier. Les nouveaux alliés se sont révélés judicieux, « Les Failles » a gagné en mélodies, en douce puissance portée par une ampleur inattendue.

« Grandir, c’est décevoir un peu », assurait Pomme dans un morceau « ancien ». Son parcours affirme pourtant le contraire. Après les bars, dans lesquels son absence de timidité lui permettait de regarder les gens dans les yeux et de ne pas se laisser démonter par les bavards, lie Chantier des Francos, elle a vingt ans lorsque Polydor lui offre son premier contrat. La suite du chemin n’a jamais connu de cailloux. « Du coup, j’ai eu le temps d’accumuler des émotions en accéléré et mes vingt ans étaient en décalage par rapport à ceux de mes amis d’enfance. La vie rattrape et comblera peut être… » 

Il y a deux ans, Pomme nous confiait pouvoir « entretenir le cafard avec une forme de complaisance car l’écriture en est facilitée ». Avec ce second album, elle prend de distance pour mieux évoquer la société qui nous entoure. Pomme l’a régulièrement expliqué, pour elle, la musique, en tous cas celle qu’elle crée, n’a pas forcément vocation à faire danser ni « ambiancer ». Elle est toute entière mue par la volonté de faire ressentir des émotions. 

Si son premier album acheté était celui de Lorie, il est manifeste aujourd’hui que Pomme, devenue une jeune femme témoin de son siècle, est plutôt la digne héritière de Barbara. Malgré le sourire, la boucle douce sous le béret, un humour second degré et une auto-dérision assez irrésistibles, la lyonnaise exporte ses tourments et ses fragilités dans des titres, « Chapelle » ou « Anxiété » notamment, qui n’auraient pas déplu à la « longue dame brune ».

Le message passe d’ailleurs parfaitement et le public nantais de ce deuxième soir de tournée a écouté attentivement, se laissant porter par ces vagues de mélancolie mais partageant avec des cris enthousiastes les propos de la jeune femme entre deux titres. La voix est toujours aussi douce mais la présence scénique a gagné en puissance et ce n’est pas seulement par la présence de deux musiciennes à ses côtés désormais. Ce serait trop facile de dire que Pomme a gagné en maturité car elle avait déjà tout d’une grande voilà deux ans. Cela relève plutôt de l’évidence. Rien d’artificiel. Juste la douce et puissante saveur du nectar.

Magali MICHEL

Crédit photos // Sophie BRANDET

COCOON RECHAUFFE LE VIP DE SAINT-NAZAIRE  

En tournée avec « Wood Fire », sorti à l’automne dernier, Cocoon faisait escale ce 21 Décembre au VIP de Saint-Nazaire. Un concert à l’ambiance intimiste malgré une salle pleine à craquer où se retrouvaient les fans de la première heure, ceux pour lesquels ce groupe à la pop folk unique a toujours eu une place à part.

Quinze ans déjà depuis la création par Mark Daumail de Cocoon. Un parcours rythmé par quatre albums, des succès extraordinaires, des tournées de plus de deux cents dates en France mais également à l’étranger, des Etats-Unis à l’Australie en passant par la Chine, des passages dans les plus grandes salles parisiennes, des présences sur des bandes originales de films comme «L’Arnacoeur » (2010) avec Romain Duris et Vanessa Paradis, des reprises en série pour des spots publicitaires (Peugeot, Volkswagen, SNCF, Danone et plein d’autres encore). Sur la papier, le résumé parait facile. Sur le terrain, le milieu de la musique subissant des évolutions pas toujours favorables, il n’est pas simple de se faire programmer, de mettre en place des tournées et de remplir des salles. Et c’est un euphémisme que de le répéter, mais le temps n’arrange rien à l’affaire. Mêmes les têtes d’affiche les plus médiatiques ont du renoncer et raccourcir leur tournée… voire même l’annuler purement et simplement.

Certains s’essaient à la promo par courtes escales entre deux Cultura et trois Espace Culturels Leclerc. D’autres préfèrent maintenir des showcases dans les FNAC… Mais toutes ne sont pas forcément dotées d’espaces dédiés alors se produire devant les derniers aspirateurs ou la machine à express en vogue ajoute une vraie dose de perplexité et démotive parfois les plus enthousiastes.

Largement conscient de ces nouveaux marqueurs, Mark Daumail avait préféré organiser avant l’ été une mini tournée acoustique baptisée « Cocoon Spark Tour 2019 Warm up acoustic shows » en préalable à la sortie de « Wood Fire ». De quoi offrir un live épuré avec la présence de choristes, dans des lieux plus insolites et offrir un joli pelle-mêle de succès anciens et de titres encore inédits. Une initiative porteuse car ces quelques dates ont toutes fait le plein et une vraie curiosité a précédé la sortie de l’album doublée d’une demande d’un retour sur scène beaucoup plus long. 

C’est cette impatience aussi enthousiaste que curieuse qui régnait en cette fin décembre au VIP de Saint-Nazaire. On savait que la formation d’origine n’était évidemment plus là, que d’autres voix s’étaient greffées mais la « saveur » Cocoon, cette couleur unique qui constituait sa marque de fabrique y aurait elle survécu ? « Back to one », le premier single du nouvel album, conçu entre Paris, Bordeaux, la Toscane, Tel Aviv, la Norvège et Los Angeles, avait frappé fort. Qu’en serait il sur scène?

Dans une ambiance pleine de douceur et de chaleur, la mise en scène lumières rappelant les éclats des feux de bois, Cocoon n’a pas mis longtemps a emporté le public. Suite personnelle de « Welcome Home », le précédent disque qui marquait à la fois la renaissance du groupe après quelques années de silence et évoquait superbement la naissance du fils de Mark Daumail, « Wood Fire » est plus sombre avec des textes très forts sur le couple, son évolution et ses tournants pas toujours heureux. Des chansons assez courtes, des paroles incisives, entre lesquelles son auteur échange avec son auditoire avec force second degré, sur la vie comme sur  la place des réseaux sociaux… 

Le public, conquis d’avance, écoute avec attention et se laisse prendre par ces morceaux portés par des voix qui se mélangent et se complètent de façon rare. Des titres anciens sont également de la soirée, pas forcément les plus connus alors les redécouvrir est un plaisir supplémentaire, petites bulles offertes comme de soudaines surprises.

Une heure trente plus tard, « Cocoon » éteindra son feu de bois. Ne resteront alors que les cendres d’une soirée lumineuse et pleine de tendresse, une petite flamme au creux d’une soirée d’hiver qui n’est pas près d’arrêter de scintiller dans les mémoires.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

Mika au Zénith de Nantes: l’enfant terrible a le sens du show

Il l’a dit et répété : « Ce soir, c’est vendredi, dans quelques jours c’est Noël. Alors on a tout notre temps et on va faire la fête. » Et la fête, il l’a créée avec un sens du show et une énergie impressionnants. En plus d’une heure trente de concert sur la scène du Zénith de Nantes, Mika a livré une performance joyeuse, dansante et haute en couleurs.

Il était probablement temps qu’il revienne à sa véritable passion, à ce qui fait de lui cet artiste un peu à part, trublion à la folie créatrice, à la voix hors norme et à l’énergie toujours positive et pleine de bonne humeur. A force de le croiser le samedi soir en juré de The Voice, l’émission à succès de TF1, certains en auraient presque fini par oublier combien Mika était aussi et avant tout un compositeur, chanteur de grande classe, cet artiste franco-libanais dont les succès ont résonné un peu partout dans le monde. 

En reprenant la route avec son « Révélation Tour », bâti autour de « My name is Michael Holbrook », opus sorti en octobre dernier, le trentenaire remet les pendules à l’heure et prouve que «  Relax (take it easy) » ou bien « Grace Kelly » voilà plus de dix ans, n’étaient pas le fruit du hasard. Pas plus que son succès international.

Dopé à l’envie, impatient à l’idée de ce retour sur scène, Mika a conçu un show sans temps mort. L’histoire qu’il raconte est la version revisitée de sa propre vie, remplie d’humour, de second degré mais aussi de tendresse. De chaque coté de scène, entre une avancée aux couleurs gay friendly, ceux qui sont sensés représenter ses parents : un gorille femelle avec son collier de perles et un mâle version pile que l’on pourrait penser échappé de l’atelier de Rodin! Le ton est donné. Les premiers accords d’ « Ice Cream » et « Dear Jealousy », extraits de son nouvel opus, lancent le tourbillon de folie dans lequel il entrainera le public sans jamais le lâcher.

« Relax » fait chanter et danser dans le moindre recoin du Zenith. Le temps dehors est maussade, la période est compliquée pour des dizaines de raisons mais Mika a la bonne humeur si contagieuse qu’il réussit l’exploit de tout mettre à distance l’espace de cette soirée.  

Lorsqu’il descend dans les travées, parcourant la fosse comme les gradins pour chanter « Big Girl (you are beautiful) », la complicité avec le public se manifeste encore plus fort. Ultra souriant, généreux, sa longue silhouette qui frôle les deux mètres déambule en musique, immortalisée par des centaines de smartphones. Les yeux des plus jeunes pétillent comme s’ils avaient croisé le Père Noël.

« Underwater » livre ses envolées lyriques. La voix est unique. La partition, mélodie puissante et toute en émotion, frappe fort. Le moment est magnifique. Tout comme « Happy ending » pour lequel le chanteur réussira l’exploit, dans l’immense zénith nantais où le silence s’est installé, de reprendre les derniers couplets a capella. On ne peut qu’admirer et saluer. Impressionnants et magiques aussi ces passages réguliers devant le clavier d’un piano blanc cerné de lumières et s’envolant dans les airs…

« Love Today » et « We are golden » donneront l’occasion de repousser vers le haut le curseur de la joie. Mika l’élégant a troqué son costume saumon et sa chemise blanche à jabot pour un costume bleu ciel pour finir sur l’incontournable « Grace Kelly », la chanson qui lui a fait rencontrer le succès. « Tiny Love » et « Stay High » boucleront cette soirée. Une  parenthèse enchantée où la joie avait pris toute sa place parmi les notes.

Magali MICHEL.

Crédit photos  // Sophie BRANDET.

Emmanuel Moire a refait de lui son essentiel

Bâti autour de l’« Odyssée », son cinquième album, il était facile d’imaginer que ce nouveau concert aurait des allures de voyage. Et quand on suit Emmanuel Moire depuis ses débuts, il était tout aussi évident que ce voyage serait d’abord et avant tout introspectif. Il l’a été bien au-delà de ce que le public pouvait imaginer. Personnel et intime mais tout en pudeur. Un spectacle émotionnellement très fort où le chanteur semble enfin voler librement.

Jusque dans sa tenue de scène, Emmanuel Moire ne se dissimule plus. Là où voilà quatre ans, il jouait l’élégance dans une veste militaire chic sur jean huilé, il apparait cette fois en tee shirt immaculé sur large pantalon beige, version moderne et européenne du sarouel. Agenouillé au sol, il frappe les percussions au milieu de ses trois musiciens. Comme un retour aux sources de la nature et de la vie. Comme un appel tribal, premiers échos de cette « Odyssée » dans laquelle il a choisi d’embarquer son public.

Lorsqu’il se relève, le changement frappe d’emblée. Le chanteur vient toujours cueillir le spectateur en le regardant droit dans les yeux, au plus proche du bord de scène, mais il y a quelque chose dans la gestuelle elle-même qui a changé… Comme tant de choses dans sa vie. Car durant son absence, Emmanuel Moire a décidé de tout bouleverser pour mieux se (re)trouver, être celui qu’il a besoin et envie d’être. Un coup de balai qui n’a pas épargné l’équipe qui l’entourait depuis près d’une décennie mais muselait peut-être trop ou en tout cas, signait des directions qui ne lui correspondaient plus. Et on sait le risque de la multiplication des fausses routes…

Changement d’équipe donc mais aussi changement d’image. Stop les faux semblants. Depuis quelques temps déjà, Emmanuel Moire avait mis un terme aux paroles qui laissaient croire à une vie amoureuse différente de la sienne. Refusant les sirènes qui lui certifiaient que ce ne serait pas bon pour sa carrière, il avait fait son coming out au cours d’une longue interview dans un magazine. Première étape vers sa liberté.

Sa participation à « Danse avec les Stars », dont il était sorti brillant vainqueur en décembre 2012, a sans doute aussi joué un rôle. La danse offre une aisance et un espace supplémentaire. Ne restait plus qu’à se laisser porter par sa vérité la plus profonde et se donner le droit de les mettre à jour.

Avec les trois musiciens qui l’accompagnent en tournée, Emmanuel Moire a alors composé son «Odyssée», sorti en février, dont un extrait, « La promesse » avait failli représenter la France au concours de l’Eurovision. « A vouloir parler, j’ai fini par me taire jusqu’à oublier qui j’étais pour vous plaire. Au lieu d’assumer, moi j’ai fait le contraire. Est ce que ça vaut la peine de passer toute une vie sous une armure ? » Le message était clair. Et Emmanuel Moire a tenu sa promesse, celle  «d’être fidèle à sa personne.»

Dans un concert superbement conçu, avec les chansons récentes mais n’oubliant pas les succès précédents comme « Beau Malheur », « Ne s’aimer que la nuit » et même « Etre à la hauteur », tube parmi les tubes de la comédie musicale  « Le Roi Soleil », le chanteur se livre comme jamais. Entre le tabouret de son piano ou le tabouret de bar, il parcourt la scène avec l’aisance féline d’un danseur. Ses gestes de bras font penser à un pantin qui se serait débarrassé de ses ficelles et découvrirait soudain la liberté. C’est délié et plein de grâce.

Posant des mots justes et forts au fil du show, ne se laissant pas détourner de ses émotions par les remarques assez lourdes à force de répétitions qui venaient troubler un silence nécessaire, Emmanuel Moire porte beau sa toute récente quarantaine. Il ne se cache plus derrière ses personnages et le message n’en est que plus fort. « La femme au milieu », bouleversant hommage à sa grand-mère et « Sois tranquille », dédié à son jumeau disparu, font couler les larmes et il ne tente pas de dissimuler les siennes. 

En préambule, Emmanuel Moire l’avait expliqué : le changement, c’est difficile au début, compliqué au milieu mais sublime à la fin. A l’image de ce concert hors norme. A l’image de cette reprise de «La quête» de Jacques Brel, il va désormais « tenter sans force et sans armure d’atteindre l’inaccessible étoile ». En homme libre. 

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.