ILS OEUVRENT DANS L’OMBRE: François Montupet, monsieur cent mille com’

Alors que résonnent encore les échos des dix jours de fête imaginés pour les dix ans du Ferrailleur, rencontre avec celui dont la renommée va bien au delà de ces quais de Loire, François Montupet, son chargé de communication. Ce grand manitou de la com digitale, expert en réseaux sociaux, toujours une tendance d’avance, a su tisser sa toile et offre depuis six ans d’autres atours à l’adresse la plus courue du Hangar à Bananes. Certains lui font désormais les yeux de Chimène pour qu’il fasse grimper la visibilité de leur marque… Il n’y répondra que si l’envie est là. Car le garçon est du genre passionné. Le mot est faible.

Rendez-vous était pris depuis longtemps. Mais François Montupet, qui trouve des évidences dans le partage et fait de la discrétion une vertu essentielle, préférait laisser passer les 10 ans du Ferrailleur pour permettre de voir le travail accompli par les équipes bossant à ses côtés durant les festivités. «Entre les retransmissions des concerts sur l’écran géant accroché à l’extérieur, les réalisations de vidéos pour Facebook ou Twitter, les Facebook live chaque jour, depuis les concerts sauvages jusqu’aux after, donc de 17h00 à 4h du matin environ, les concerts shootés par un ou deux photographes en plus des photos, des tweets et posts que je faisais moi même entre coulisses et terrasses, il y a eu un gros travail de communication et nous avons enregistré des nombres impressionnants de connexions. Ce qui prouve l’intérêt de ces partages  quand les gens sont en attente et ont envie de nous suivre, même à distance. Mathieu Alh, le réalisateur, et ses quatre cadreurs ont fait un boulot de dingue. Les photographes aussi. Le temps ayant rajouté l’atout majeur, cet anniversaire a été en tous points une réussite absolue pour toute l’ équipe et pour moi aussi bien sûr. »

François Montupet avec Mathieu Alh, réalisateur.

Cet anniversaire, François Montupet l’a anticipé comme tous ici depuis plus d’un an. Parce qu’il est comme ça et qu’il ne laisse rien au hasard. Bosseur impressionnant, il est aussi et surtout un grand passionné. Et la passion, ça ne se vit que pleinement! « Il y a une huitaine d’années, j’avais rencontré Thomas (Nedelec), le gérant du Ferrailleur, alors ingénieur du son d’ Ultra Vomit. C’était dans une salle de la région parisienne où je jouais ce soir là avec mon groupe, The Four Horsemen. Quelques mois plus tard, Thomas nous a demandé de venir faire un concert au Ferrailleur. J’ai découvert la salle, le matériel impressionnant, l’équipe super soudée et la qualité de l’accueil. Ca a été un super moment. Lorsque je me suis installé à Nantes quelques mois plus tard, je me suis naturellement rapproché de Thomas, de Max, le programmateur, et je leur ai proposé de penser l’image du lieu autrement. J’étais convaincu qu’il existait d’immenses possibilités avec les réseaux sociaux, je sentais qu’une autre stratégie de communication différente, plus large, porterait ses fruits et ferait parler de la salle bien plus loin. »

Des photographes sont fidélisés, des plaquettes éditées, des comptes sur tous les réseaux sociaux sont ouverts et n’ont jamais cessé depuis d’être constamment alimentés. « Il faut savoir réagir vite, choisir les bonnes photos, rédiger des posts qui atteindront leurs buts, retranscrire avec précision, mettre en avant la diversité culturelle, les différents types de concerts mais aussi tous ceux qui les fréquentent. C’est un boulot extrêmement chronophage car on est toujours en alerte. Quand je ne poste pas, je regarde ce qui se fait ailleurs. La scène importante doit être au centre de tout, il ne faut rien laisser passer. Après ces années, je pense que nous pouvons être contents. L’image du Ferrailleur diffuse largement et les retours sont très bons. Il existe une vraie interaction avec les followers qui sont d’ailleurs de plus en plus nombreux. Quant à l’image elle-même, elle est ultra positive. Pas mal comme bilan pour une salle 100% autofinancée depuis sa création! »

Histoire de rajouter encore à la programmation de la salle, François Montupet (qui doit bien avoir trente idées par minute, une ébullition permanente sous une apparence très calme) a eu l’idée d’organiser un évènement pour combler les jours sans concert, le lundi ou le mardi notamment. Ainsi sont nés les « Apéros Numériques », sorte de conférences-débats à l’entrée gratuite avec un ou plusieurs intervenants réputés autour d’une thématique forcément ancrée dans la communication digitale et ses nombreuses problématiques. Pour ouvrir le bal, il s’est attaché la présence de Mathieu Sommet, le youtubeur suivi par près de deux millions d’abonnés, présentateur de « Salut les Geeks ». « Mathieu avait rencontré Andréas et Nicolas, il connaissait le Ferrailleur et venait de s’installer à Nantes… L’occasion était trop belle! J’avais déjà réalisé quelques interviews, je l’ai sollicité et il a accepté de lancer nos Apéros Numériques. Avec le public, qui était composé de fans mais aussi de curieux ayant envie de comprendre comment un youtubeur pouvait arriver à une telle notoriété, il y a eu de superbes échanges. De quoi penser très vite au thème du second Apéro, le rythme étant approximativement d’un rendez-vous par trimestre. »

« Comment communiquer sur un festival ? » en présence des staffs du Hellfest et de Hip Opsession, « Les femmes dans le numérique », « l’e-sport », sont quelques uns des rendez-vous passés. Le 13 juin prochain, à l’occasion du cinquième numéro, les débats porteront sur « l’influence des réseaux sociaux sur les journalistes », autrement dit, les premiers seraient ils en train de tuer les seconds ? On y parlera également des fameuses fake news, plus que jamais dans l’actualité.

Là où certains se contenteraient de tendre le micro, François Montupet peaufine ses rendez-vous durant des jours, choisit ses intervenants avec minutie, les rencontre, prépare avec eux, joint par téléphone d’autres spécialistes, planche sur des questions annexes pour que le jour J, il ne soit pris au dépourvu par aucune remarque. « C’est passionnant à mettre en place, tellement enrichissant sur le plan humain et professionnel. C’est stimulant de toutes parts. Pour le Ferrailleur, c’est aussi une autre image. Ces débats sont gratuits, ils se déroulent dans la salle avec les invités sur scène et le public assis autour de tables hautes. Ca permet à des gens qui n’étaient jamais venus à des concerts ou ne connaissaient pas le bar de les découvrir et d’avoir le goût de revenir. C’est une autre résonance que je trouve sincèrement ultra positive. »

Même regard pour le Nantes Metal Fest sur lequel ce touche à tout veille depuis six ans. « C’est Bad, portier historique du ferrailleur et bassiste du groupe So What qui avait émis l’envie de voir créer un festival de metal durant un gros week-end au Ferrailleur. Alors on a réuni une équipe de bénévoles passionnés, je me suis transformé en régisseur général et on a foncé. Sans budget, avec une ligne de conduite fixée et jamais modifiée : cinq groupes pour 12 euros, le pass trois jours pour 30 euros. Les groupes ont joué le jeu, le public a répondu présent et aujourd’hui, on a un budget de 7.000 euros. Ce n’est peut être pas énorme mais nous, nous le prenons comme une sacrée récompense qui nous offre des possibilités accrues. »

Puisque ses journées ne doivent décidément pas jouer la montre et se limiter à 24h, impossible de ne pas préciser que François Montupet a aussi signé avec Filling Distribution, distributeur de pédales d’effets voilà deux ans et depuis plusieurs mois avec Flibustier, une marque de bijoux haut de gamme lancée en 2011 et franchement rock. Cohérence toujours. Passionnant, inutile d’en douter.

« C’est toujours le même constat : si on crée quelque chose de formidable mais que personne ne le sait, il y a un problème. Alors il faut échanger, communiquer, trouver la meilleure synergie, les bons ressorts et diffuser le plus largement possible avec les moyens actuels. Internet est une zone de liberté et d’avenir quand on sait l’utiliser pleinement. C’est tellement vaste et passionnant. Aujourd’hui, toutes mes activités se complètent dans une certaine harmonie. J’ai la chance de m’éclater en travaillant avec des équipes qui sont ouvertes et me font confiance. Je ne vais quand même pas bouder mon plaisir ! » Les yeux verts sourient, à peine cachés par la casquette de base ball. Trois pas dans la rue et déjà on l’interpelle. A force d’assurer la promotion des autres, il a fini par sortir de l’ombre. Monsieur social média n’avait pas prévu ça. Il le vit avec décontraction et tente de convaincre que c’est parce qu’on le voit au Ferrailleur. Un peu court quand même. Limite fake news pour le coup !

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

ILS OEUVRENT DANS L’ OMBRE: GRÂCE À MAXIME PASQUER, LE FERRAILLEUR S’AFFICHE HAUT

C’est sans doute l’un des postes les plus convoités de la maison, l’une des clés essentielles de la réussite du Ferrailleur : la programmation. Un poste que Maxime Pasquer occupe depuis neuf ans et qu’il vit avec une passion toujours aussi manifeste. Si le défrichage est solitaire, la décision finale sera souvent collective. Inutile donc de chercher à corrompre celui qui inscrira les noms sur l’affiche. Au Ferrailleur, l’esprit d’équipe n’est pas une formule.

Il y a des évidences qui méritent d’être rappelées : sans une politique très ciblée, des choix artistiques qui ont résonné et des évènements qui ont marqué cette première décennie, le Ferrailleur ne pourrait pas s’enorgueillir de cette incroyable réputation qui porte bien au delà des bords de Loire. Parce que le cadre peut être magnifique, la salle exceptionnellement bien équipée d’un point de vue technique et l’équipe, des barmen jusqu’à la direction, la plus professionnelle et souriante possible, si la programmation n’attirait pas les foules, il y a longtemps que la maison aurait repris ses allures de hangar. Heureusement pour le Ferrailleur (et ses fidèles), l’équipe dirigeante n’était pas composée de pintadeaux de l’année, tous (et d’ailleurs ils se connaissaient presque tous avant le démarrage de l’aventure) avaient une expérience en matière de concerts. Des envies communes, une vision partagée et un regard très net sur ce qui devait se faire pour ne pas boire le bouillon des eaux toutes proches.

Aux manettes de la programmation depuis 2008, après le départ d’un des associés originels et après une année en tant que chargé de production à la compagnie de théâtre « La Tribouille », Maxime Pasquer connaît Thomas Nedelec, le gérant fondateur, depuis le début des années 2000.

A l’époque, c’est « Articulture » qui les avait réuni, un projet dont l’une des finalités était d’organiser des concerts dans des cafés, des MJC, avec les conditions de jeu les meilleures possibles. Une vingtaine d’évènements voyait ainsi le jour chaque année.

« Sur le papier, ça peut sembler très modeste mais cela nous prenait beaucoup de temps puisque nous recherchions toujours l’organisation la meilleure possible. Humainement, c’était vraiment une aventure prenante, un peu folle mais incroyablement exaltante, » se souvient Maxime Pasquer.

Disgust.

Robin Foster.

« En 2006, Thomas a eu envie de pousser le projet plus loin en créant un lieu qui n’existait pas encore sur Nantes. Un café concerts d’environ trois-cents places, jauge sans concurrence dans la ville, offrant aux artistes un plateau technique propre à satisfaire toutes les exigences. Ainsi est né le Ferrailleur. Six, sept concerts par mois au début, une vingtaine désormais avec énormément d’événements périphériques… Et des envies constantes de surprendre le public avec une programmation que l’on espère la plus juste possible. »

Loudblast.

Persefone.

The Four Horsemen.

Là où certains décident seuls, mixant plus ou moins adroitement copinage, montant des dates proposées, certitudes de remplir et envies de faire partager des découvertes, la programmation du Ferrailleur la joue collectif. Toujours ce parti pris de n’oublier personne, cet esprit d’équipe qui fait partie de son ADN. « Bien sûr, chacun a des envies, des coups de coeur mais programmer n’est pas non plus un jeu de hasard. Il y a toute une série de paramètres à considérer. Les associations locales proposent des artistes, les tourneurs sont évidemment eux aussi très en demandes et puis il y a les soirées que nous prenons le risque de produire. Tout cela en considérant notre capacité d’accueil. Et parce que le Ferrailleur est aussi un bar, une programmation réussie est aussi celle qui attire du monde en assurant une dynamique pour l’équipe des serveurs, tous hyper pros, souriants et totalement investis. »

De ses (presque) dix ans de présence ici, Maxime Pasquer a trop de souvenirs pour n’en extraire que quelques uns. Mais il repense avec évidence à la façon dont No One Is Innocent a retourné la salle (d’ailleurs, chaque passage des parisiens a très vite été sold out); Little Big encore qui est passé ici en juillet 2015 et n’était pas encore connu. L’équipe avait parié sur cet improbable groupe russe désormais sollicité partout « et devenu bien trop cher pour qu’on les programme à nouveau ». «Maniax, un groupe de Grenoble, était un pari et au final, ce fut un concert fabuleux. Des échecs, nous en avons aussi connus, heureusement, pas trop nombreux… Pour Weepers Circus par exemple nous avons enregistré sept entrées payantes. Avec les soirées dédiées au metal en revanche, on connaît de vrais succès et c’est d’ailleurs ce qui a justifié que le genre soit bien à l’honneur des festivités des 10 ans. A l’origine, le Ferrailleur était clairement identifié comme une scène metal. Avec le temps, on a ouvert à d’autres publics et désormais, le rock côtoie le hip hop, l’électro. Une fois par an, on a aussi une soirée blues. Seule la chanson française est véritablement absente. Un jour peut-être…. C’est bien de se dire qu’il y a encore plein de friches à explorer,» se réjouit le programmateur.

Parce que les festivités des 10 ans se devaient d’être le reflet de cet incroyable parcours, Maxime Pasquer et toute l’équipe ont donc longuement planché pour réunir ceux qui sont un peu de la famille et devaient figurer sur la photo. Mass Hysteria (le 24) et No One is Innocent (le 25) se sont imposés comme têtes d’affiche évidentes.

Et puis il y aura de belles soirées parmi lesquelles Ultra Vomit qui vient de sortir un album superbement produit par Fred Duquesne et qui a prévu un show spécial (le 19) en ouverture des réjouissances, les rennais de Totorro (le 20) à qui le Ferrailleur est fidèle, les incroyables frères irlandais de God is an Astronaut (le 22), la Rumeur et Pedro le Kraken pour une soirée rap et hip hop (le 26) sans oublier, la soirée Hellfest Warm up Ride (le 21) avec des pass Hellfest à gagner. « On a toujours eu des liens très forts avec Ben Barbaud et toute la team du Fest de Clisson, » indique Maxime Pasquer. « On a grandi à la fois en parallèle et ensemble finalement. La présence de Max Cavalera au Ferrailleur est dans toutes les mémoires mais ce n’est pas la seule. Avec le metal, régulièrement en lien direct avec le Hellfest, nous vivons toujours des concerts dans lesquels le public vient en nombre et ressort réjoui. Que demander de mieux ? »

Andréas & Nicolas.

Totorro.

Les afters ayant depuis plusieurs mois pris une place importante dans les plaquettes, les nuits blanches n’ont pas été oubliées et feront partie de la fête d’anniversaire. Gambass, Môme, Zöl, Turbopolis Crew, l’ Opening Goûtez électronique, Mectoob et l’unique en son genre Christian Hellfest, entre autres, prendront le relais jusque tard dans la nuit.

« On a aussi concocté plein d’autres surprises… que le public pourra découvrir sur place! Si le temps nous est favorable, on devrait vivre dix journées inoubliables dont l’organisation était un challenge mais c’était tellement exceptionnel à mettre en place que l’euphorie a été le seul moteur. On a hâte d’y être et de partager maintenant. »

La saison ne s’arrêtant pas une fois les bougies soufflées, Maxime Pasquer a déjà planché sur les concerts qui égraineront l’été (qu’il s’agisse des concerts sauvages ou des concerts au Ferrailleur lui même). « L’été, il y a toujours une vingtaine de dates. Le public est demandeur et il reste encore plein de monde donc on s’inscrit sur les trajets des tournées. » La rentrée aussi a déjà commencé à prendre forme avec notamment Nostromo qui sera là le 13 octobre et de belles affiches pour le dernier trimestre mais qui seront révélées ultérieurement. « Je pense que nous avons ancré notre identité et que le Ferrailleur est désormais une salle qui compte, aussi bien pour les spectateurs que pour les artistes qui, et on ne peut que s’en réjouir, contribuent eux aussi à la renommée en ne cachant pas leur envie de revenir vite. On pourrait sans doute envisager une légère augmentation de la capacité d’accueil mais on ne peut pas repousser les murs donc ça serait compliqué. L’idée est plutôt de maintenir une qualité d’accueil et d’ajouter des dates supplémentaires. L’envie existe de part et d’autres alors on ne va pas se gêner. A dix ans, le Ferrailleur a l’avenir devant lui, non ? »

Magali MICHEL.

Crédit photos portraits Maxime Pasquer & Robin Foster // Sophie BRANDET.


Crédit photo Disgust // Blstrt Studio. Crédit photos Loudblast, Persefone, The Four Horsemen // La Faute à Rélie. Crédit photo Andréas & Nicolas // Benjamin Guillement. Crédit photo Totorro // Yohan G. 

ILS OEUVRENT DANS L’OMBRE: Coup de projecteur sur Nicolas Riot, concepteur lumière, cofondateur de Chirac Design

Une fois n’est pas coutume, c’est vers lui que le projecteur  va se tourner : Nicolas Riot, cofondateur de Chirac Design, la société nantaise qui habille de ses lumières les scènes de Mass Hysteria, Emilie Loizeau, Pegase, Abbath, Elephanz ou bien encore Nostromo ou le Hellfest. Le trentenaire a repris la route l’été dernier avec Gojira, la tête de proue du metal français (deux nominations aux derniers Grammy Awards). Nicolas Riot y excelle en plaçant haut le niveau d’exigence et d’inventivité. Rencontre.

La veille, Gojira jouait à guichets fermés à Birmingham. Ce 12 Mars, le groupe est attendu à Londres, à l’O2 Forum Kentish Town. Le concert est à 21h15 (Code Orange et Car Bomb assurent les premières parties) mais à 10h30, les roads s’activent déjà pour vider les camions. Dans le tourbus aussi, le réveil a sonné depuis longtemps. Cette vie de tournée, Nicolas Riot s’y est habitué. Cinq ans qu’il sillonne les asphaltes de la planète avec Gojira, le groupe français qui multiplie les superlatifs et joue à scènes égales avec les mastodontes du metal international. « Là, c’est une tournée européenne, le décalage horaire est quasi inexistant et il y a souvent eu une seule date par pays donc on ne perd pas ses repères. Aux Etats-Unis, quand on roule toute la nuit après s’être couchés à 2h, on regarde par la fenêtre au matin, on prend le roadbook et on découvre que l’on se produit à Dallas, Los Angeles ou San Francisco… Et on bouge les aiguilles de nos montres pour se caler sur le bon fuseau. Sur le papier, ça fait rêver, les gens pensent qu’une tournée est un grand voyage organisé pour une bande de potes. Il faut casser le mythe : une tournée est d’abord une logistique, un grand barnum avec des timing ultra précis, des journées extrêmement longues avec un seul objectif : que chaque concert se déroule sans la moindre fausse note. Chacun doit donc connaître parfaitement son rôle. L’improvisation n’y a pas sa place.»

C’est notamment parce que lui même maitrise largement le parcours entre câbles et consoles et que sa fibre créative est devenue gage d’excellence que Nicolas Riot est redemandé pour chaque nouvelle tournée de Gojira. L’été dernier, il a donc repris place dans le tourbus alors que « Magma », le nouvel opus du quatuor français mené par les frères Duplantier, venait de sortir. Près de six semaines de tournée puis une pause d’un mois avant de reprendre pour cinq ou six semaines. Le rythme de ces pérégrinations à travers le monde est immuable et va s’étirer sur trois ou quatre ans.

Il semble bien loin le temps des débuts pour Nicolas Riot. Après des années de fac qui avaient plus à voir avec l’environnement et la gestion des villes qu’avec le spectacle, ce fou de musique, guitariste à ses heures, envoie tout valser pour se rapprocher de sa passion. Il apprend sur le tas, enchaine les stages et devient régisseur d’une petite salle de Bretagne. Mais c’est sans doute la création du Ferrailleur (la salle de concerts qui célébrera en mai ses dix ans) qui lui mettra le pied définitif à l’étrier. Thomas Nedelec, le gérant fondateur lui confie la console des lights. L’agenda est cadencé. Nicolas Riot a trouvé une belle assise pour son CV.

En 2009, il accompagne en tournée les nantais d’ Ultra Vomit ainsi que les joyeux drilles d’ Andreas et Nicolas. Il assure la régie mais continue d’imaginer des lumières. Les petites scènes du Hellfest deviendront elles aussi son terrain de jeux. Pegaze, Emilie Loizeau, Mass Hysteria, la liste est longue de ceux qui font désormais appels aux éclairages de « Chirac Design », la société de design lumière qu’il a cofondée à Nantes avec Romain Drone voilà un an et demi. Et pourtant, la concurrence est de plus en plus rude.

« Les évolutions techniques du métier ont fait émerger des diplômes nouveaux, les DMA (diplômes  des métiers d’art) par exemple option régie lumière. Il existe même un cursus concepteur lumière de cinq années après le bac. Ces métiers faisant pas mal rêver et ressemblant parfois à la voie parallèle pour tous ceux qui savent ne pas pouvoir faire carrière en tant que musicien… chaque année voit arriver de nouveaux éclairagistes. Il n’y a pas que les tournées, il y a les salles, les évènementiels  qui ont besoin de nous mais cela reste compliqué pour réussir à se démarquer. »

Un éclairagiste intermittent a souvent besoin de plusieurs années pour réussir à se faire un nom, des années pendant lesquelles il aura prouvé qu’il ne comptait pas ses heures, était prêt à comprendre toutes les envies d’un artiste, qu’il s’agisse d’une ombre chinoise, d’une douche tamisée ou d’une explosion de couleurs, qu’il avait le sens du rythme (connaître la musique est un atout majeur), de la vie en équipe, qu’il avait des idées pour renforcer celles avancées. Un éclairagiste qui ne fait que poser quelques spots gérés par sa console est forcément frustré. S’il peut apporter sa couleur, son sens de l’esthétisme, être considéré comme partie intégrante du show, c’est passionnant. On travaille encore davantage mais c’est passionnant. (A la différence des autres pays où les gestions sont exclusivement privées, nous avons la chance en France d’avoir des salles qui bénéficient souvent de financements publics donc qui disposent d’un peu de matériel. Même un show sans vrai budget lumière peut donc être mis en valeur. Il suffit de savoir s’adapter, d’être encore plus imaginatif.) »

« Avec Gojira, tout le monde bosse très dur et l’image tient un rôle important, ce qui reste assez rares dans ce genre de musique. Ce sont des artistes complets, Mario Duplantier est passionné de peinture, il aime aussi la photo. Tous ont une curiosité totale et le groupe a eu envie d’offrir des concerts qui soient aussi de vrais shows visuellement parlant. C’est un challenge exigeant, une incroyable chance aussi.

J’ai connu des débuts où tard dans la nuit, dans le tourbus, on visionnait le concert du soir avec Joe Duplantier pour voir ce qui allait et ce qui méritait soit d’être supprimé, soit d’être amélioré… Le groupe n’est pas à ce niveau de réussite par hasard. Tout le crew doit donc être à la hauteur. On rentre lessivés mais c’est un défi quotidien formidable»

En attendant, les dizaines de flights continuent d’envahir l’arrière du Forum. La vieille salle londonienne a le charme des constructions des années trente, un coté art déco dans la façade, un long balcon en bois pour ourler son premier étage. Mais Nicolas Riot (assisté de l’américain Pete Carry) n’ a pas le temps pour la visite. La répartition des spots, les bons cablages, l’installation de la grande toile blanche où seront projetées les images conçues par Anne Deguehegny, il faut plusieurs heures pour que tout soit prêt. Gojira a beau être un groupe français, le tourneur, K2 Agency / Live Nation, est américain et le staff technique en majeure partie anglophone. Du coup, les échanges se font le plus souvent en anglais, y compris avec Taylor Bingley, le régisseur d’origine canadienne.

Les premiers test audios ne perturbent pas la poursuite de ce grand chantier quotidien. Pendant le sound check, les projecteurs s’animent. Les écrans tactiles de la Chamsys MQ 500, lancée en janvier dernier et capable de faire briller les stades, n’a plus aucun secret pour Nico Riot. La machine est sûre. De quoi éviter (mais le risque zéro n’ existe évidemment pas) ce qui s’est produit en Allemagne en début d’année : plus de lumière et le public qui éclaire les musiciens grâce aux téléphones portables jusqu’à ce qu’une autre console prenne le relais. « Au final, ça reste un souvenir fort. Sur le coup, c’est ce qui peut exister de pire mais les spectateurs ont assuré eux aussi donc on a pu poursuivre. Je ne me souhaite pas de le revivre pour autant, » sourit Nicolas Riot.

17h. Les derniers calages sont effectués. Une demi heure de pause pour tout le monde. Quand il n’en profite pas pour s’offrir une sieste salvatrice, le nantais, bosseur acharné, cherche à voir sur internet ce qui se fait ailleurs. Les vidéos de lights défilent sur sur téléphone. On ne se refait pas!

Une trentaine de minutes avant l’arrivée de Gojira, Nicolas Riot rejoint sa place, en fond de salle. Déjà concentré. Il ne soufflera que deux heures plus tard, quand le public, bluffé et enthousiaste, commencera à quitter la salle. Avant cela, entre bras qui se croisent sur les boutons, regard froncé sur ce qui se passe sur scène, hochements de tête au rythme des accords, il n’aura pas décroché une seule seconde. Show done!

La journée n’est pas terminée pour autant. Il faudra encore plus d’une heure pour ranger tout le matériel dans le camion. L’ordre du jour sonnait la montée dans le tourbus à 2h. Aucun retard, la route va pouvoir défiler. Demain est off. Pas de réveil imposé. Quelques heures de découverte de Manchester et concert le lendemain. A la fin de cette tournée européenne, deux dates à L’ Olympia puis trois semaines de repos avant de repartir pour les Etats-Unis. Un repos qui prendra vite la forme d’une semaine de formation pour Nicolas Riot et de quelques jours à plancher sur… les festivités des dix ans du Ferrailleur. Il sera encore en tournée aux Etats Unis au démarrage de cet anniversaire mais il rejoindra à mi-parcours les consoles qui l’ont vu débuter. Et dans dix ans ? « Et bien le Ferrailleur aura vingt ans! Plus sérieusement, je pense que je ne serai personnellement plus sur la route car c’est malgré tout une forme de vie décalée qui accélère le temps. J’espère que Chirac Design aura accru sa réputation et que nous pourrons créer un collectif de designers. Il existe une véritable élégance française, des imaginaires variés qui peuvent aussi se nourrir les uns des autres. J’ai plein d’idées. Je souhaite que cela se fasse… Mais c’est encore loin. Lorsque je suis rentré de tournée, je goûte le plaisir de ces retours et puis très vite, le manque s’installe, je me surprends à dire « vivement que je reprenne l’avion! »

La passion n’est pas prête à s’éteindre.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

ILS OEUVRENT DANS L’OMBRE: Le parcours sans fausses notes de Jonathan Maingre, tour manager

Ce type là a raté sa vocation : il aurait du être psy. Ou membre de l’O.N.U. Il n’a pas son pareil pour faire retomber les tensions et mettre le sourire à la place des grimaces. Mais comme il est fou de musique et parle le jack, le décibel ou l’ampli couramment, il est finalement devenu « tour manager », autrement dit régisseur, et backliner. Aujourd’hui, c’est avec Mass Hysteria qu’il parcourt les scènes. Et si les dates s’enchainent avec succès, c’est aussi grâce à lui. Un parcours sans fausses notes.

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La vocation était toute tracée après une enfance entre flight et décors, ceux du Théâtre de Chaillot à Paris où travaillait Monsieur Maingre père. Les flacons griffés Guerlain, les stages effectués dans le sillon d’une mère, comptable dans le monde impitoyable du luxe, n’ont pas fait long feu. C’est vers la musique qu’il irait se porter. « Après un bac STT action et communication commerciale, j’ai suivi des études dans une école de son, EMC. J’y ai appris les bases essentielles, la technique, le vocabulaire mais le terrain reste la meilleure des formations », observe le tout jeune trentenaire. « En suivant Lycosia, un groupe parisien découvert lors d’un showcase à la FNAC et qui avait besoin de gens en plateau, j’ai mis le pied à l’étrier. Leur régisseur m’a formé et puis à une Fête de la Musique, j’ai croisé Niko Nottey, alors batteur de Bukowski. Le groupe cherchait un régisseur, j’ai embarqué dans cette nouvelle aventure. Ce métier est ainsi fait de hasards et ce sont souvent les rencontres qui décident de ton avenir. «

Manager mais aussi backliner, Jonathan Maingre veille à ce que tout se déroule parfaitement pour ses groupes. Et cette vigilance s’exerce sitôt la signature de la date. Prise en charge des musiciens et techniciens, transports, hôtels, horaires des balances, des repas, respect des line up, organiser les demandes d’interviews, changer les cordes, faire sonner les drums, restituer aux guitares la HF déjà squattée par le groupe qui succédera sur scène, le backline qui ne doit laisser aucune place à l’erreur, la liste est longue. Et puis bien sûr, une fois le show terminé… pas fun mais incontournable, la remise en caisses et en camion. Mieux qu’un tétris.

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« C’est un boulot de passionné dans lequel, on ne compte pas ses heures. Mais on ne s’en lasse pas car chaque date est unique. Même si un groupe joue deux soirs de suite au même endroit, rien n’est jamais acquis. On sait aussi qu’il existe des salles plus compliquées, difficiles à faire sonner, des scènes étroites et plus contraignantes pour les musiciens… qui alors râlent et ne sont pas toujours aimables avec ceux qui nous accueillent. Je dois alors tenter de pacifier les ambiances. Ce n’est pas très technique mais c’est une facette du métier, » observe t’ il en riant. « Il arrive aussi que je n’ai quasiment pas de place pour poser les racks de guitares mais cela ne doit pas constituer une entrave. Le show est prioritaire et doit se jouer. Tout doit rouler, pour les artistes comme pour le public. 

En « tourman » de Bukowski, Jonathan Maingre en a connu beaucoup de ces moments un peu compliqués, ces festivals où l’on était loin des conditions de jeux exigés. Mais le groupe a toujours fait face. Avec une équipe technique de trois personnes, une au son, une autre aux lumières et lui en régie-backline (et au volant… car ce grand type over tatoué contredit pas mal des habitudes plus ou moins fantasmées du métier. S’il est très rock, il n’est pas du tout alcool et encore moins drogues. Shooté au jus d’orange, voir au Vitel Menthe les soirs de folie, il ne fume pas et se révèle donc un précieux compagnon de tournée lorsqu’il s’agit de conduire les vans. Un atout de plus sur son CV), avec Julien et Mathieu Dotel, Timon Stobard, le nouveau batteur, Fred Duquesne entré comme second guitariste en plus d’avoir produit les derniers albums, les dates ont néanmoins fait fi des problèmes éventuels. Et au final, le public était ravi. De quoi savourer encore plus pleinement les rendez-vous aussi énormes qu’un Hellfest (son premier s’est joué en 2012) ou un Sonisphère.

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« Je crois que c’est à ce jour l’un de mes souvenirs les plus fabuleux. Tu as beau ne pas être sur scène, voir ton groupe devant une telle foule, entendre plus de 30.000 personnes applaudir… franchement, ça te fait un truc unique et tu te prends une vraie claque. Sur le plan technique, tout était parfaitement calé. Les festivals avaient mis à notre disposition tout le matériel son et light nécessaires, aucun souci côté rider tech. On a eu une trentaine de minutes pour nous installer, les balances se sont effectuées au casque, les gars étaient au taquet et impatients de jouer. En coulisses, l’accueil qui nous avait été réservé était lui bluffant, je dirais presque rassurant. Rien à dire, c’était juste génial. Grandiose !»

Et les voyages alors ? Il rit. « C’est à part. Sur le papier, ça fait joli. En vérité, il serait malhonnête de dire que l’on connait les pays « visités ». Au Japon par exemple, avec Bukowski, nous avons donné trois concerts, vécu un vol très longue durée assorti de son inévitable décalage horaire, dormi très peu, travaillé beaucoup et déjà il fallait rentrer. Pas de quoi s’improviser guide pour un prochain séjour! Mais ce sont des expériences humaines uniques, ce qui est peut-être encore plus important finalement. »

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Depuis cet automne, Jonathan Maingre a été contraint de faire quelques infidélités à Bukowski (à Dagoba et Loudblast aussi, les deux autres groupes sur lesquels il veille) car il a été appelé par Mass Hysteria. « Fred Duquesne, toujours lui, a remplacé Nico comme second guitariste. Il connaît le groupe depuis longtemps, il produit leurs albums et a beaucoup composé sur le dernier. Lorsque la tournée s’est dessinée, il m’a proposé de les suivre. Toute l’équipe était OK alors je ne me voyais pas refuser. C’est une évolution en douceur, un groupe plus important donc davantage de dates pour un public chaque soir plus nombreux. Entre deux concerts pourtant, si j’ai une journée off, je n’hésite pas à repartir avec Buko. Pour le moment, depuis que je bosse, je n’ai donc faire défaut que quatre ou cinq fois, faute d’avoir le don d’ubiquité. »

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Une cinquantaine de dates plus tard, la casquette surplombant toujours sa longue silhouette, le tour man n’a rien perdu de son énergie et de ses envies. Si la date au Trianon de Paris en Mars dernier avec enregistrement du DVD live a été un temps fort pour le public, lui la résume avec humour. « Je suis arrivé à 9h. Cinq minutes plus tard, il était minuit. Entre les deux, on a couru, géré les retards prévisibles des invités sur scène donc des décalages dans les balances, couru et couru encore ».

En revanche, il était impatient de voir arriver la saison des festivals. Mass Hysteria est l’un des groupes les plus programmés de l’année avec à la clé quelques jolis mastodontes, la première édition française du Download sur les pelouses de Longchamp le 11 juin (qui est restée dans les mémoires de tous avec une émotion énormissime), le Hellfest une semaine plus tard (près de 50.000 spectateurs dans un wall of death de folie, c’était réellement « plus que du metal), le Main Square d’ Arras ce 2 juillet avec une plongée vers Marmande et son Garorock dès le lendemain,  deux autres concerts que la mémoire surlignera. Et tous ces autres qui vont suivre, cette échappée au Canada en septembre. « Je suis confiant. Les productions de ces énormes festivals sont tellement rodées que tout devrait encore bien se passer. Mais il reste toujours une part d’impondérables, des problèmes techniques soudains, la concision du temps d’installation, les caprices de la météo. L’été s’annonce chargé, passionnant et sans routine. »

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A la fin de l’année, après s’être peut être exporté vers d’autres continents (pour des concerts non encore signés à ce jour) et avant que revienne le milieu de l’année prochaine et sa cohorte de belles dates déjà signées, Mass Hysteria laissera progressivement Jonathan Maingre mettre son savoir faire et son incomparable sens des relations humaines au service d’autres artistes. Il est encore bien trop tôt pour anticiper ce moment. Une certitude… le plus difficile pour lui sera de choisir car ce professionnel n’a jamais enregistré que les bonnes notes.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

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