Tom Leeb, premier vainqueur d’un concours qui n’aura pas existé

Lorsqu’à la mi janvier, France 2 a dévoilé le nom de celui qui représenterait la France à l’Eurovision (prévue à Rotterdam, le 16 Mai) on était nombreux à penser « mais que va-t’il faire dans cette galère ? » Car Tom Leeb avait tout contre lui : une carrière naissante portée par une voix singulière et un vrai talent de « songwriter », un physique avantageux, un CV qui se joue des cases et le place aussi sous la rubrique « acteur » (théâtre, télé, cinéma), un nom de famille déjà célèbre, le tout assorti d’une sympathie évidente. Bien trop de critères pour réussir à plaire à l’« élite », celle des premiers commentaires, des « collègues » du monde de la musique. Mais à trente ans, Tom Leeb n’est pas le pintadeau de l’année. S’il a accepté cette proposition, c’est en pleine conscience des peaux de banane éventuelles mais surtout par envie de cette exposition médiatique hors norme. Et ce n’est pas parce qu’un vilain virus aura décidé d’y glisser son grain de sable que la roue de son parcours d’artiste jouera l’infortune.

« L’an dernier, j’avais déjà été approché mais j’étais pris par d’autres projets et cela ne me semblait pas le meilleur moment. Je pensais que l’histoire s’arrêterait là mais l’équipe française a renouvelé sa demande et je me suis dit que cette insistance était un signe, qu’il fallait y aller, » raconte Tom Leeb. « Même si les notions de concours dans le domaine de la musique me semblent assez antinomiques pour ne pas dire contre nature, il y a avec l’Eurovision une opportunité que l’on ne retrouve nulle part ailleurs, la possibilité de jouer devant plus de cent quatre vingts millions de spectateurs sur la plus belle scène d’Europe. Du coup, les histoires de classement n’importent plus vraiment. Que l’on finisse premier ou dans les profondeurs, la mise en lumière est la même. C’est une expérience unique et j’avais envie de la jouer à fond. Avec l’envie de défendre au mieux nos couleurs mais en pleine lucidité de tout ce que cela pouvait provoquer, dans le plus comme dans le moins. »

Crédit photos // Arno Lam.

Unique en matière d’avatars, l’expérience le restera sûrement. À la mi-février, « The best in Me » a été révélée en direct depuis la Tour Eiffel, un titre entièrement en anglais, sélectionné parmi des centaines de maquettes, et derrière lequel on trouve un trio suédois (Thomas G.Son, Peter Boström et John Lundvik) qui avait permis à  « Euphoria », le titre interprété par Loreen (dont on ne se souvient pas, on ne va pas se mentir), de décrocher la timbale. Avec la complicité d’Amir (qui avait réussi l’exploit d’une sixième place lors du même concours en 2016), Tom Leeb avait adapté les paroles et réécrit les couplets en français. Il se murmurait que Delphine Ernotte, la Présidente de France Télévisions, adorait cette chanson d’amour pop-rock… Le Ministre de la Culture lui a tranché : dans un jusqueboutisme linguistique patriotique à l’excès, Franck Riester déclarait le 29 février sur France Info vouloir que France Télévisions « choisisse des chanteurs qui chantent en français pour les prochaines éditions. La langue française, c’est le coeur de ce qui nous lie. » Des propos quasi soft après sa réponse à un député quelques jours plus tôt, affirmant que cette chanson, à cause de son refrain en anglais « lui a cassé les oreilles ». On pouvait s’attendre quand même à un peu plus de soutien de la part d’un Ministre de la Culture. Heureusement, le public ne s’était pas laissé détourner : « The Best in Me » faisait le plein sur les plateformes de téléchargement.

Le 18 mars, la pandémie du Covid-19 sifflait la fin du match en signant l’annulation officielle du concours de l’Eurovision. « C’était prévisible dans ce contexte hors normes. Et je n’y ai pas vu matière à dramatiser, » poursuit Tom Leeb. « Je compose tous les jours, confinement ou pas, Eurovision ou pas… Alors j’ai continué. Il faut savoir apprécier ce genre de moment inédit. Personnellement, je le vis comme du temps gratuit qui s’ajoute à ma vie. Cela permet de réfléchir, de devenir plus fort. Certains artistes se plaignent et bien sûr, il existe des situations dramatiques dans le domaine culturel mais nous restons quand même assez privilégiés en France. Beaucoup de pays ne connaissent pas l’intermittence par exemple. Notre avenir repose d’abord entre nos mains et le mien sera ce que j’en ferai. Je fais confiance à la vie… »

Impressionnant mélange d’envie, de passion, avec ce je ne sais quoi de douceur et de lumineux qui ne se rencontrent que rarement, Tom Leeb a la force tranquille. À l’image de ce très bel opus sorti l’an dernier, « Recollection », treize morceaux (en anglais) portés par un grain de voix reconnaissable, qui auraient fait le bonheur d’un John Mayer ou d’un Ed Sheeran. « J’ai vécu cinq ans à New-York après mes dix huit ans. C’est là-bas que j’ai vraiment commencé la musique, en plongeant dans cet univers de la folk et de la country qui ne sonnent pas du tout pareil lorsqu’on les chante en français. C’est donc tout naturellement que j’écris en anglais… Mais sur le prochain, il y aura quelques morceaux français, » assure-t’il en riant. « Il y a quelque chose d’assez instinctif quand on écrit une chanson. Personnellement, je les fais très peu écouter avant car sinon entre ceux qui me diraient « va plus loin dans le refrain » et les autres qui ajouteraient « je n’aurais pas mis ça comme ça », le doute s’installerait, je pourrais aller vers des rivages et au final une sensibilité qui ne serait pas la mienne. Donc je préfère suivre mes envies et à un moment le curseur de ma sensibilité m’indique qu’il faut lâcher et que le morceau est fini. »

Il faudra patienter un peu avant de le découvrir. Un an au moins, peut-être plus. Car pour le plus grand plaisir de ceux qui avaient adoré « Recollection », Tom Leeb va continuer de le défendre à travers des clips, quand ce sera à nouveau envisageable et sur scène, lorsque les portes des salles se rouvriront. « J’aime cet échange unique avec le public, les petites salles où l’on voit quasiment chacun. Cela ne crée pas de stress mais du trac, ce ressenti indispensable qui permet à un artiste d’aller encore plus loin et de tout donner. » 

En attendant, grâce à l’Eurovision, l’album de Tom Leeb (ressorti le 15 mai dans une nouvelle version) connaît une ascension spectaculaire. « J’ai des anges au dessus de ma tête, c’est fou ce qui se passe en ce moment. » Pas de concours, pas de perdants… Mais un gagnant évident dans le coeur du public. Samedi dernier, alors que l’ Eurovision aurait dû se jouer, France 2 avait programmé « Eurovision: Europe Shine a light » avec les pays participants, une émission qui voulait célébrer la musique et la solidarité, chaque artiste jouant un morceau depuis chez lui. 

Rien de passionnant dans ce format inédit (parfois même soporifique) mais une belle surprise de la part de Tom Leeb qui a livré une version acoustique inédite et pleine de tendresse, en duo avec sa soeur, la chanteuse Fanny Leeb. De quoi donner des idées aux programmateurs pour les solliciter en duo genre « Madame Monsieur » frère et soeur l’an prochain ? « Certainement pas! » interrompt en riant Tom Leeb. « Je suis son admirateur inconditionnel. Elle a un talent incroyable alors l’entraîner avec moi serait lui mettre cinq à dix ans de références Eurovision. Sa carrière se fera bien mieux sans ça. » On peut lui faire confiance. Tom Leeb aura réussi à déjouer tous les pronostics avec succès.

Magali MICHEL

– Pour télécharger « Recollection »: ffm.to/recollection-extended

– Pour suivre Tom Leeb: Instagram // Facebook

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