Uèle Lamore, le talent bien orchestré

N’allez pas dire à Uèle Lamore qu’un souhait n’est pas réalisable, une mission impossible : ce n’est pas du tout sa façon de penser! Elle ne vise que l’objectif et se fie des obstacles, la meilleure façon selon elle de les contourner. Un crédo qui a fait ses preuves : à 26 ans, parmi les rares cheffes d’orchestre françaises (elles ne sont que vingt et une), à la tête de sa propre formation depuis deux ans, compositrice et arrangeuse ultra sollicitée, elle livre ce jour le premier extrait d’un opus à venir. On imagine pourtant aisément que le parcours n’a pas été vide d’embuches. 

Après avoir beaucoup oeuvré pour les autres, la jeune femme sort aujourd’hui un single, « Tracks », premier extrait d’un album annoncé pour la fin de l’année ou le tout début 2021. Et comme toujours avec Uèle Lamore, l’évidence a toute sa place. Comme si sa vie n’était portée que par des articulations naturelles et des solutions pour franchir les barrières. 

Née à Paris d’un père américain peintre-sculpteur et d’une mère styliste d’origine centrafricaine, elle apprend le violon à cinq ans avant de le laisser tomber pour la guitare. Passionnée de mangas, elle part à Los Angeles bac en poche pour suivre une formation de guitariste de session puis file à Boston. Grâce à une bourse, elle peut s’inscrire au prestigieux  Berklee College of Music d’où elle ressort avec un diplôme de composition et de direction d’orchestre. « Je n’ai pas cherché à bousculer les codes ni être parmi les pionnières de je ne sais quoi. Au fil des cours, j’ai découvert la direction d’orchestre et je me suis dit que c’était ce que j’avais envie de faire. Peu importe si par habitude ou tradition macho, on dirigeait plutôt les filles vers le violon ou la flûte. Il n’y avait aucun militantisme de ma part. Juste une envie réalisable. En me renseignant, j’ai aussi appris que la direction d’orchestre, en tous cas dans le classique, était soumis à des concours et une façon d’évoluer un peu archaïque. Puisque je ne voulais pas du tout marcher dans ces genres musicaux et que je suis une avocate de la force tranquille, je me suis créée ma propre opportunité. Tout simplement. »

De retour en France, Uèle Lamore décide en effet de fonder « Orage », son propre orchestre. Une vingtaine de membres, les trois quarts féminins. Objectif affiché : travailler avec des artistes de musiques actuelles de la scène indépendante qui n’ont généralement pas accès aux grands ensembles. « Il y a des cuivres, des bois, de l’électro, des cordes. Dans cette période d’hybridation musicale, on joue avec des artistes électros, des DJs. On revisite leurs répertoires avec des arrangements orchestraux. C’est un travail sur les arrangements qui est passionnant. Certains me laissent entièrement libre du chemin, par discrétion ou parce qu’ils se font peut-être une idée trop impressionnante d’un orchestre. D’autres décident dès le départ d’un travail totalement collaboratif et c’est tout aussi génial de pouvoir confronter nos idées. »

Avec « Orage », Uèle Lamore enchaîne les dates, passe de la scène du Châtelet à celle de la Cathédrale de Bourges dans le cadre du Printemps, des salles françaises à celles des restes du monde. Le Japon devient sa seconde maison. Sa vie comme sa musique ignore les frontières. « J’ai des souvenirs fabuleux des concerts avec Agar Agar, le duo électro pop, Grand Blanc, un groupe de rock électro punk de quatre musiciens brillants ou bien encore Kodama, qui fait plutôt du rock-pop-grunge. On avait vraiment créé en fonction de leurs envies. Je ne sais pas à priori ce qui pourrait me faire refuser une commande, à part évidemment si les idées véhiculées étaient radicalement opposées à mes valeurs, si humainement le courant ne passait pas. Je sais que j’ai beau être de formation jazz, je n’ai pas d’envies folles d’arrangements dans le domaine. Ah si.. il y a un truc : je ne fais pas du tout de funk car je ne saurais pas faire. Je ne sais pas bien pourquoi mais c’est un registre qui n’est vraiment pas mon truc. »

Ça tombe bien, le funk n’était vraiment pas l’orientation souhaitée par Aïssa Maïga qui l’a choisie pour mettre en musique son premier long métrage. « C’est professionnellement et humainement une personne extraordinaire que j’adore. L’enjeu est de taille car il s’agit de son premier long, qui aborde des sujets majeurs comme le réchauffement climatique en Afrique, ce qui me parle tout particulièrement moi qui ai une mère centrafricaine. Aïssa dit ne pas être musicienne alors que c’est tout le contraire. Elle a une oreille, une vision très forte. Nous cherchons des pistes ensemble, elle me fait réfléchir. Ce sera un film magnifique, avec une construction parfaite et des séquences qui s’apparenteront à des tableaux. Je dois boucler pour Octobre et être à la hauteur de ses attentes. J’avais déjà composé pour deux courts métrages d’animation mais c’était très différent. »

Un travail d’illustration sonore qui pourrait conduire aussi vers les jeux vidéos ? « Mais j’adorerais ! » s’enthousiasme la musicienne. « J’ai tellement passé de bons moments sur les Pokémon, sur Zelda et plein d’autres que ce serait ma façon de leur rendre tout ce qu’ils m’ont apporté, » lance-t’elle en riant. « Je suis une vraie joueuse. J’en ai même dans mon téléphone. Ce serait passionnant de composer pour des jeux de type Fantasy, pour des jeux immersifs remplis de personnages, d’ambiances. Moi qui ne prends jamais de vraies vacances, j’ai profité du confinement pour cuisiner des trucs que je ne faisais jamais avant, jardiner, me ressourcer aussi et puis boucler mon EP… mais j’ai aussi beaucoup joué. C’est un art à part entière celui des jeux vidéos, il faut vraiment le considérer sans mépris, loin de là. »

Sa prestation au Printemps de Bourges notamment (festival dont elle partageait la direction artistique avec Yann Wagner) n’ayant pu se dérouler pour des raisons sanitaires connues, Uèle Lamore en a profité pour finir « Tracks », premier extrait de l’album à venir. De ce morceau, elle dit « avoir voulu rendre hommage à deux endroits qui lui sont chers, Kyoto et Vitry-sur-Seine, deux villes synonymes pour moi de départ et d’arrivée, dans le sens le plus large du terme. » Si le confinement n’était pas prévu dans l’échéancier, Uèle Lamore n’y a vu rien de rédhibitoire. Elle l’a fini chez elle puis a envoyé à l’ingénieur du son qui a fait le reste. 

Elle a également continué son album dont il ne reste plus que les cordes et les cuivres à enregistrer. Le studio est à Berlin… il va falloir attendre que se rouvrent les frontières. « Il y a trois featuring avec des artistes anglais que je connaissais de réputation ou avec lesquels j’avais déjà travaillé. Avec les moyens technologiques actuels, on peut faire pas mal de choses donc on a continué pendant deux mois en faisant par exemple des prises de voix à l’Iphone. Du coup, le disque est prêt à 99%… J’ai un TOC, je ne présente jamais de morceaux que je ne pense pas finis. Je suis anti démo! Il y a un moment où assez naturellement, je sens qu’ajouter ou retirer ferait du mal à un morceau et qu’il faut donc le laisser en état. Voilà pourquoi je peux dire que mon disque est quasi prêt. »

Un disque qui est forcément très attendu car il sera personnel. Pas d’arrangements ni de compositions pour les autres cette fois. « C’est la première fois que je montrerai qui je suis, la musique que j’ai envie de partager. Ce sera un album très visuel et narratif. Je suis partie du concept de l’apparition de la vie sur terre mais d’un point de vue philosophique. On y verra combien de façon cyclique l’humain ne représente que peu de choses et il n’aura donc qu’un seul morceau (…) J’aime l’idée d’imposer un visuel dans l’esprit des gens, comme cherchait déjà à le faire Ravel qui est mon musicien préféré. Si je devais comparer, je dirais que cela se rapproche d’un Massive Attack 2020 avec pleins de couleurs différentes et ces trois featurings donc, l’un hip hop, l’autre chanté et le dernier très indé. J’ai voulu différentes approches et j’ai fait un gros travail de recherche du son. Mais ce sera très accessible. Je ne voulais absolument pas que ce soit un disque qui se la pète! Sur scène, on sera quatre pour lui donner vie : un bassiste, un batteur, un clavier pour les parties très techniques et moi aux synthés et claviers. C’est un son très festival mais aussi très adapté aux salles de concerts. Un truc polyvalent qui évidemment me rend très enthousiaste. »

Rendez-vous dans quelques mois pour découvrir ce premier opus plein de promesses et dans la foulée, repérer les dates de concerts de la tournée qui suivra. En attendant, « comme un cadeau » dit-elle en riant, Uèle Lamore livre « Tracks » dont elle attend les échos avec une curiosité impatiente. Ceux qui l’ont écouté en avant première n’ont qu’une envie, pouvoir entendre au plus vite la suite de cette composition magistrale.

Magali MICHEL

Crédit photos // Zoé Coulon // Daphné Giquel.

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