Arnaud Rebotini, la créativité sans limites

Pour le grand public, il reste ce colosse terrassé par l’émotion qui recevait son César pour « 120 battements par minute » avec un discours aussi bref que percutant. Pour les autres, il est ce génie de l’électro, ce musicien au style inégalé, dans les notes comme dans la mise, qui depuis plus de vingt ans égraine ses compositions et livre des concerts spectaculaires. Faute de pouvoir boucler son prochain album, Arnaud Rebotini a profité du confinement pour imaginer « This is a quarantine »: un titre chaque semaine, accompagné d’archives de l’INA dans un montage plein d’humour. Réjouissant.

Il y a les graves problèmes de la pandémie, le décompte macabre des décès chaque soir comme on actualiserait le compteur des médailles aux Jeux Olympiques, les incidences humaines, sociétales, financières. Et puis il y a les petits tracas du confiné, le manque d’exercice, la promesse qu’on s’était faite de quelques mouvements mais qui a été vite abandonnée, les cheveux qui poussent et font apparaitre des racines difficiles à cacher et des brosses impossibles à ordonner. Parce que l’hommage aux soignants lui paraissait « difficile à faire », Arnaud Rebotini a eu envie de prendre le contre pied de tout ce qui jaillissait sur la toile et de lancer son nouveau projet, une collection hebdomadaire baptisée « This is Quarantine ».

Crédit photo // Quentin Caffier.

 « Comme je ne conçois pas la vie sans humour, je me suis dit qu’il y avait matière à réaliser des performances artistiques régulières avec ce que nous impose la période comme contraintes nouvelles, tout en restant dans l’actualité. Depuis le 26 mars, chaque vendredi, en partenariat avec l’INA qui fournit les images d’archives, je sors donc un single qui parle aussi bien des masques que de la gym ou de ces gens qui se prennent tous pour des toubibs désormais et sont « pro ou anti « Chloroquine » avec encore plus de force que les médecins. Quand les images ont été choisies, Thomas les monte de façon extrêmement précise et subtile et cela donne ces clips inédits. » Le dernier en date, « Workout », est une invitation au sport génialement kitsch avec ces Véronique et Davina des années 60 ou 80. La musique entraîne mieux que le meilleur des coachs, les paroles donnent la consigne sans se défaire du second degré et le montage est un bijou de drôlerie.

« C’est extrêmement prenant car je dois trouver le thème, écrire les paroles, composer, faire remixer, voir ce que cela donne avec les images et puis remettre ça pour la semaine suivante… Mais quel bonheur ! » s’enthousiasme le musicien. « Pour un artiste, c’est une période bénie. Au premier jour du confinement, j’ai composé « Minimize Contact Between People » et sur ce titre électro, j’ai répété le message de distanciation sociale en voix vocodée pour en faire une sorte d’ultimatum. Pour la Chloroquine, j’ai voulu retranscrire toute l’hystérie qui tourne autour de ce médicament comme si chacun avait le savoir. Il fallait que ce soit rapide et froid en même temps… Franchement, je ne comprends les artistes qui se disent bloqués par ce moment. Ça me semble au contraire extrêmement porteur et ça nous permet un sacré coup de pied à la morosité ambiante. »

Il est vrai que l’imagination d’Arnaud Rebotini n’est plus à démontrer. Compositeur, interprète, musicien multi-instrumentiste, producteur, ce génie des claviers n’a pas attendu le César de la bande annonce de « 120 battements par minute », le bouleversant film de Robin Campillo, pour se faire connaître. (Ce soir là, submergé par l’émotion, il avait dédié son prix « à tous ces héros oubliés d’hier et d’aujourd’hui. Act up existe encore, le SIDA n’est pas qu’un film ! » C’était en 2018. Mais cela faisait déjà une dizaine d’années que ce grand nom de la scène électro française (dont on ne comprend toujours pas l’absence au tableau des Victoires de la Musique), cet artiste à part, à l’élégance très travaillée (banane mise en place avec les meilleures gominas, moustache savamment taillée, costumes trois pièces sur chaussures stylées) avait imposé ses créations.

Après quelques apparitions sur des compilations aux cotés de Daft Punk, Etienne de Crécy ou du regretté Philippe Zdar, il avait sorti son premier album sous le pseudo de Zend Avesta. Il avait également fondé le groupe Black Strobe puis sorti deux opus en son nom, « Music Components » en 2008 suivi de  « Someone gave me a Religion » en 2011. Sur scène, ces deux albums ont donné lieu à des prestations impressionnantes. 

En 2014 déjà, il mettait aussi sa musique sur un film du même Robin Campillo, « Eastern Boys ». « On se comprend et on s’apprécie aussi bien humainement que professionnellement, ce qui facilite la collaboration », observe-t’il en riant. « Le César a été une surprise à laquelle je ne m’attendais pas du tout. Vraiment!… Pour autant, à part une notoriété plus grande, je ne peux pas dire que cela ait changé grand chose pour moi. Les deux films pour lesquels j’ai signé les musiques et qui sont sortis juste après, aussi bien « Le vent tourne » de Bettina Oberli en 2018 que « Curiosa » de Lou Jeunet l’année suivante, étaient signés avant la nomination aux César donc il n’y a pas eu d’effet récompense. Cela peut sembler étrange mais c’est ainsi… et ce n’est pas très grave car je ne m’ennuie pas loin de là!  Et puis on a pu vivre de très belles choses avec « 120 battements », notamment toute cette tournée avec mon nouveau groupe, le « Don Van Club ». » Aux synthés avec un ensemble de sept musiciens (violon, violoncelle, piano, harpe, flûte, clarinette, percussions), Arnaud Rebottini livrait en effet des concerts restés dans les mémoires, où l’acoustique et l’électro prenaient des atouts majeurs.

Arnaud Rebotini s’est aussi attelé à l’écriture de son prochain album, un album annoncé depuis quelques temps mais qui va probablement être repoussé encore du fait des circonstances actuelles. « J’ai déjà une dizaine de morceaux et je devais enregistrer les cordes quand le confinement a été déclaré alors j’ai préféré passer à autre chose. Je vais laisser passer l’orage, la sortie de tous ces autres albums prévus et eux aussi décalés, ça me semble plus opportun. Ce sera un disque en rupture avec ce que je faisais précédemment et bien sûr, une tournée suivra, avec le « Don Van Club ».

En attendant, « This is a Quarantine », cette sorte de « cadavre exquis video musical tantôt sombre, tantôt joyeux, à l’instar de nos humeurs, de notre humanité », ainsi que le nancéien la définissait en la lançant, livrera son nouveau morceau hebdomadaire. Le rendez-vous de ce vendredi s’attachera à nos problèmes capillaires, à nos têtes livrées à elles-mêmes durant ces deux mois sans coiffeur. En l’évoquant une semaine plus tôt, Arnaud Rebotini ne cachait pas l’enthousiasme que lui procurait le sujet. 

À un cheveu de la fin prévue du confinement, il aurait été dommage de couper court et de faire l’impasse sur ces problèmes auxquels nous avons tous été confrontés. Le moment s’annonce à la hauteur de l’inventivité du musicien. Et on attend avec encore plus de surprise la façon dont il bouclera cette série de performance. Une certitude, tous ces morceaux survivront avec force à la quarantaine.

Magali MICHEL

– Pour retrouver les autres clips de « This Is A Quarantine », rendez-vous sur la chaine YouTube d’Arnaud Rebotini ainsi que sur sa page Facebook. –

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