Suzane, la victoire en chantant

Le 14 février dernier, les 35èmes Victoires de la Musique lui faisaient les yeux doux et offraient à Suzane le trophée de la « Révélation scène ». Une récompense largement méritée pour une artiste qui a écumé les salles et conquis le public grâce à ses textes sans faux semblants, une gouaille bien actuelle et des prestations spectaculaires.

Son carré flamboyant et sa combinaison bleu pétant ont sans doute contribué à assoir son image mais qu’on ne s’y méprenne pas : Suzane (avec un N) n’est pas une énième artiste formatée, deux petits tubes et puis s’en va. La sincérité de ses envies, son refus du compromis pour rester dans les lignes, ce n’est pas son truc. Elle écrit ses chansons, a signé dans un label (3ème Bureau) qui était déjà celui d’Orelsan ou de Brigitte, un label où surtout la façon de développer les artistes correspond au chemin qu’elle même avait imaginé, bien consciente que pour exister, il allait falloir sortir les rames… pour repousser les stéréotypes qu’on aurait pu vouloir lui faire endosser.

Crédit photo // Liswaya.

L’avignonnaise d’origine, qui se définit « conteuses d’histoires vraies sur fond d’électro », a passé plus de quinze ans au conservatoire section danse. Elle se rêvait une carrière à la Pietragalla, des pleins et des déliés mais avec une vraie modernité. Au bout du chemin, c’est sa voix (précise, reconnaissable, une gouaille gonflée de modernité) qu’elle a trouvée et changé de route, sans mauvais jeu de mots. 

Croyant en ses envies, Suzane (le prénom emprunté à son arrière grand-mère) a donné un coup de pied dans ses projets et mis le cap sur Paris. Elle décroche un job de serveuse et même si l’histoire parait fantasmée, c’est bien sur un coin de table, entre deux services, qu’elle écrit ses premières chansons. Elle croise alors la route de Chad Baccara qui venait de fonder « Faubourg 26 », sa société de production. Il décide aussitôt de la signer. C’est lui qui lui présentera le staff de 3ème Bureau. Avec cet entrelacs de coups de coeur réciproques, Suzane avait tout le kit nécessaire pour travailler en confiance. 

« L’insatisfait », son premier single, est un carton. L’histoire est un peu celle de n’importe qui, de nous donc parfois, quand la routine devient trop lourde et que l’on tente vainement de la contrer. Le clip (une chorégraphie saccadée, entre émotions et désinvolture) permet de montrer tout le talent de danseuse de Suzane. Réalisé par Neels Castillon (à qui l’on devait déjà la vidéo de « Prémonition » de Coeur de Pirate), il explose les compteurs. Aujourd’hui, il dépasse les trois millions et demi de vues. 

Après une telle arrivée, la suite était forcément très attendue : le 24 janvier dernier, « Toï Toï » (comme cette expression pour se souhaiter bonne chance dans le monde du spectacle) relève le défi avec brio et rallie tous les suffrages. Ses quatorze titres ancrent définitivement la jeune femme parmi les artistes de la nouvelle chanson française, à l’égal d’une Clara Luciani, d’une Marie-Flore ou d’une Aloise Sauvage. 

« Ce n’est sans doute pas encore très courant une femme qui parle d’homosexualité, de burn out, d’ harcèlement sexuel ou d’addiction à Instagram, » commente Suzane. « Je suis une artiste mais d’abord une citoyenne, ce qui se passe autour de moi ne peut me laisser indifférente. Je l’aborde  tel que je le vois, tel que je le ressens car je ne cherche absolument pas à être une autre. Le harcèlement sexuel est un vrai combat et c’était important que ce soit cette chanson, « SLT » que j’interprète lors de la soirée des Victoires. »

« Le côté vie truquée et embellie sur Instagram est aussi un sujet de réflexion tant réseau peut avoir d’ effets redoutables. Tout le monde sait qu’ Instagram est le monde de la triche mais il y en a qui se laissent avoir de façon dramatique et trouvent leur vie soudainement minable en comparaison de la vie qu’ile croient vraie ailleurs (…) Personnellement, je me fiche de ce qui se passe chez les autres. Je n’ai pas envie de voire le contenu de leur assiette! Je n’utilise de toutes façons les réseaux sociaux que pour ma musique, mon quotidien d’artiste et cela me suffit largement. Mais quand à la fin des concerts, des petites nanas viennent me dire qu’avec mes chansons, elles voient les choses différemment, je suis heureuse. Très très heureuse même. Pour autant, je ne me sens pas porte parole de quoi que ce soit. Je serais illégitime là dedans. Je me contente de parler de sujets qui me touchent et si ce sujet fait écho et bien tant mieux. »

Après sa Victoire, Suzane a gardé la tête froide. Le coeur rempli de bonheur mais les pieds bien plantés dans les réalités pour ne pas se laisser happer par une euphorie peut-être éphémère. « C’est un métier où rien n’est jamais acquis. Les certitudes, je ne pense pas que ce soit porteur de toutes façons. Il faut savoir apprécier les moments exceptionnels et puis reprendre la route, travailler encore. »

Le 6 Mars, la jeune femme triomphait aux Francofolies de la Réunion avant un passage éclair à Nantes, le temps d’un plateau de radio et les concerts se sont arrêtés par la force invisible d’un virus frappant mondialement. Oublié le passage par le Trianon (Paris) le 26 Mars. Une date initialement reportée au 9 juin… et qui devra encore être décalée. La date de Bruxelles du 5 Mai a elle déjà trouvé sa place le 5 Octobre. « Il y a une impression d’arrêt en plein vol, on se dit qu’on a un peu la poisse car la Victoire m’avait donnée une plus grande notoriété et beaucoup de ceux qui m’avaient découverte ce soir là avaient eu envie de me voir sur scène… Et puis très vite, on se force à relativiser car on est en bonne santé, les gens que vous aimez également et cela prime sur tout. Je suis confinée dans le sud et quand je vois mon père, infirmier, partir chaque matin, je sais la hiérarchie des choses. Pour reprendre le titre de l’une de mes chansons, « Il est où le SAV ? », il me dit que le meilleur service après-vente face au virus, c’est les soignants devant et les autres qui restent à la maison. Rien ne sera plus efficace à l’heure actuelle, sans traitement reconnu ni vaccin, que ce plan là. Ce qui ne m’empêche pas par moment de me sentir inutile. » 

Au début du confinement, Suzane n’a pas écrit. Entre le climat de morosité et tous ceux qui me répétaient à longueur de journée que « j’allais avoir plein de temps pour sortir de nouvelles chansons », je n’ai rien pu faire. C’était une mauvaise pression, pas du tout créatrice… Et puis les choses sont revenues doucement, les mots, l’envie d’écrire. » 

« Toï Toï » est bien trop jeune pour avoir vécu et laissé déjà place à un autre album. Mais Suzane pense à une réédition enrichie de cinq ou six titres. De quoi réjouir ses nombreux fans, tous ceux qui ne demandent qu’à la convaincre que ce n’est pas inutile une artiste. Ce sont des émotions, des chansons, des combats, des pans de vie, du quotidien. Tout ce qu’elle chante (et danse) victorieusement.

Magali MICHEL 

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– Pour vous procurer Toï Toï: https://suzane.lnk.to/toitoi

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