Marie-Flore impose son talent haut les mains

Ne vous fiez pas à ses apparences. Ni à son prénom qui vous détournerait par erreur dans des contrées bucoliques. La jeune femme a la beauté des magazines, la mise élégante et une classe naturelle mais elle a aussi la punchline redoutable pour distiller sans faux-semblants la crudité de ses tourments. Accessoirement, elle est aussi une musicienne hors pair. Marie-Flore a tout d’une grande.

Après quelques concerts, elle devait faire escale au Printemps de Bourges, premier gros festival avant une date à la Cigale fixée au 28 avril. L’histoire en aura décidé autrement pour les raisons que l’on sait. La Cigale chantera (si la vie reprend ses droits) le 28 septembre. En attendant, Marie-Flore, celle qui chante comme personne les désillusions, l’amour qui ne dure jamais toujours à grand coup d’une écriture acérée, en profite pour travailler encore et encore, imaginer le déroulé de son concert parisien, penser au décor, choisir parmi de potentielles premières parties. Elle prend du temps pour elle aussi, lisant les ouvrages en attente, passant de longs moments devant sa table où elle réalise de superbes collages. Sans se laisser prendre par le climat trop lourd d’incertitudes. Aussi solide qu’elle est frêle. 

En octobre dernier, Marie-Flore, auteure, compositrice, interprète, multi-instrumentiste, avait livré un album tout en force et délicatesse, porté par « Passade digitale »,  un titre ô combien marquant, la vision désillusionnée des amours qui naissent par les applications mais meurent faute de véritable implication. Des plans corps plutôt que des plans coeur, sur le long terme en tous cas. Une consommation (pour ne pas dire surconsommation) rapide et souvent éphémère. Plus triste que réjouissante.

La jeune femme avait déjà sorti deux EP en anglais quelques temps plus tôt, assez raccord avec le folk qu’elle livrait à l’époque, elle avait également beaucoup tourné et assuré notamment les premières parties de Pete Doherty (dont elle disait qu’il lui avait beaucoup appris) ou de Julien Doré. Mais il est clair qu’en passant au français, elle avait opéré une mutation qui ne se limitait pas au seul maniement d’une autre langue. Elle s’est carrément réinventée et son public s’est pris en pleine figure ses histoires, ses morceaux de vie si savamment racontés d’où n’avaient pas été exfiltrés ni les mots crus, ni ces expressions connues de tous mais rarement mises en musique. La vérité toute nue pour ne rien cacher de la pluralité de ses sentiments, la force du mal. Une langue « fleurie » que certains qualifieraient trop vite de masculine. Une audace qui signe une forme de courage libératoire car comme on pouvait s’en douter, Marie-Flore s’inspire très largement de sa propre vie. 

Avec cet album, la jeune femme a réussi une nouvelle forme de chanson française et affirmé son identité à travers des titres réussis où la puissance du verbe s’envole sur une pop ultra léchée. La voix est suave, le récit peut être sulfureux mais ce serait réducteur de ne focaliser que là dessus. Marie-Flore est une femme de son époque qui ignore les tabous et n’a pas envie de se perdre dans les faux semblants. Elle ne parle pas comme un homme, elle s’autorise juste à marcher sur les mêmes brisées, le même terrain de jeux pour mieux les regarder droit dans les yeux. (« Lui » en tous cas, cet autre qui a semé son malheur). En 2020, le sexe, le désir, les départs, ne sont pas l’apanage de la seule gente masculine. Marie-Flore joue avec élégance, sans se prendre pour une militante ni se revendiquer porte drapeau de quoi que ce soit. Elle reste elle-même. Cash et classe. Cynique et souriante. 

Pour ceux qui ne la connaîtraient pas encore (les malheureux!), elle a réussi malgré des circonstances imprévues à sortir le clip de « M’en veux pas », deuxième extrait de l’album. Un road-movie en boucle avec le grain des années soixante, la blonde américaine sillonnant les grands espaces dans sa décapotable. Aussi envoûtant à regarder qu’à écouter. Addictif. Et pour ceux qui voudraient la voir, elle, rendez-vous samedi 25 avril (sur internet) durant le Printemps Imaginaire (du 21 au 26 avril), cette manifestation « fantasmée » du rendez-vous berrichon pour laquelle la plupart des artistes programmés ont carte blanche. Marie-Flore casse les codes avec brio. La jeune femme est sans doute l’une des artistes les plus impressionnantes de la (nouvelle) scène française.

Magali MICHEL

À la Cigale le 28 septembre 2020 // pour réserver: www.lacigale.fr/spectacle/marie-flore

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