GRAND CORPS MALADE ET SES ACOUPHÈNES DE VÉRITÉ

C’était un soir de semaine au Mans. Un soir de pluie, un temps chagrin. Et puis Grand Corps Malade a surgi sur la scène du Palais des Congrès. Deux heures lumineuses où les mots sonnent forts, justes et beaux, où la nostalgie distille une douce mélancolie, où preuve est donnée que dénoncer ou défendre ne sont pas les fruits obligés du verbe aboyer. La pluie était toujours là à la sortie. Mais elle était une alliée qui permettait de camoufler les larmes échappées dans ce long acouphène d’émotions.

Un concert de Grand Corps Malade n’ est pas un concert comme les autres, c’est un rendez-vous. Celui dû lâcher prise émotionnel. Car les plus costauds ont beau essayer de se convaincre et répéter qu’en six albums (le dernier, « plan B », est sorti le 16 Février), on a appris à connaître la plume délicatement acérée de Grand Corps Malade, ce nom d’artiste un brin provoc’ dont s’est affublé Fabien Marsaud après avoir dû renoncer à vingt ans à une carrière de basketteur professionnel à cause d’un mauvais plongeon), son timbre grave et son slam polymorphe, aussi à l’aise dans les aigus de la douceur que dans les graves des uppercuts au punch redoutable, son charisme aussi puissant que le bleu de ses pupilles… les costauds donc laisseront couler comme les autres les larmes provoquées par ces morceaux de vie qui résonnent si fort et juste.

Il est vrai que le garçon est redoutable. Il arrive avec sa (très) longue silhouette fine, tout sourire et frappe d’emblée avec « Plan B » justement, le titre de l’album éponyme. Quels que soient les parcours, rares sont les vies linéaires. Il n’y a pas forcément besoin d’avoir beaucoup vécu pour avoir déjà le goût amer des choix subis, des cailloux parfois rochers sur le chemin. Alors chacun s’y retrouve. Grand Corps Malade ne lâchera plus personne jusqu’à la fin de son set, savant dosage de titres anciens, de morceaux extraits de son nouvel opus, de duos (comme le très délicat « Poker » avec Ehla), le tout entrecoupé d’échanges mâtinés d’ un humour subtil, tendre ou corrosif.

En abordant sa quarantaine, Grand Corps Malade livre son spectacle le plus abouti. A l’aune de cet album impressionnant de vérité, ce mix de textes très personnels (existe t’il plus bel hommage rendu à une compagne que « Dimanche soir » (« mes mains ne se lasseront jamais de ta peau (…) Le temps n’a pas d’emprise sur la couleur de tes yeux (…) Je me moque de tes défauts qui sont devenus essentiels (…) Parce qu’on s’est tant rapprochés que nos souvenirs se ressemblent, parce que quand la vie n’est pas simple c’est tellement mieux d’être ensemble, parce que je sais que le lundi je vais te parler et te voir, parce que c’est toi, parce que t’es là, je n’ai plus peur du dimanche soir. » )? Impossible encore de ne pas se laisser emporter par « Acouphènes », cet hymne aux souvenirs, aux années familiales d’avant, puissante mélancolie des jours heureux) et de lignes porteuses des drames du monde (« Au feu rouge » met en relief les tragédies des migrants et notre indifférence au quotidien).

Les politiquement très incorrects qui échappent à l’impunité ne sont pas non plus oubliés et on découvre la force de l’humour trempé dans l’acide. Plus redoutable que le meilleur des chansonniers. Patrick (Balkany) si tu nous entends… L’ « hommage » était si juste (au sens de justesse pas de justice, ne pas confondre!) sur le disque, il est encore plus spectaculaire sur scène avec les rires et les applaudissements spontanés du public. Grand Corps Malade, assis, fait défiler l’histoire tranquillement et rit, comme l’enfant content des effets de sa blague, lui qui avait introduit le morceau en disant « parfois il ne faut pas chercher trop loin, quand on aime quelqu’un il suffit de le dire… »

Une parenthèse humour qui permet de se remettre pour mieux se laisser prendre par une nouvelle vague de tendresse. Grand Corps Malade est un papa amoureux de ses deux fils et il nous emporte dans cet océan de sentiments, en voiture mais pas seulement… « Définitivement », présente sur « 3ème temps », l’album précédent, est ce qui peut se dire de plus beau à l’enfant à venir et laisse toujours aussi échoué sur le trottoir de notre propre parentalité. « Tu m’ apprendras à m’inquiéter, j’espère que tu seras indulgent, je t’enseignerai la prudence, tu m’apprendras l’incertitude, tu m’apprendras les nuits blanches, je t’enseignerai la gratitude, tu verras que la vie c’est parfois dure (…) J’aurai envie de te protéger mais j’essaierai de ne pas être trop lourd, je mettrai mon amour de fer dans une apparence de velours ». Jaloux! Oui, c’est bien cela… On en serait presque jaloux, soudain bien minables de n’avoir pas su poser ces mots là.

Pour son cadet, il offre un format encore rare en désertant l’espace d’un morceau les rives du slam pour celle de la chanson. Il le souligne d’ailleurs dans « Tu peux déjà », « tu peux déjà te moquer de moi et te vanter d’être le premier à m’avoir vraiment fait chanter ». Très joliment habillée par ses trois complices musiciens (Idriss El Mehdi, Feed Ferbac et Olivier Marly) qui se partagent les claviers, percussions et cordes, l’envolée de couplets emporte aussi la salle.

En ces temps que l’on ne supporte plus de voir toujours aussi obscurs, la présence dans le concert de « Roméo kiffe Juliette » vaut tous les symboles. Juif, Musulman, quel inutile combat que cet antagonisme au nom des religions. Grand Corps Malade vient d’un département ô combien compliqué (la Seine Saint Denis) et il en connait toutes les douloureuses coutures même s’il a grandi dans un milieu lettré, entre une mère bibliothécaire et un père directeur des services. Mais ce n’est pas parce qu’on a eu la chance de vivre dans un milieu intelligent et ouvert, où la compréhension et l’ouverture étaient des évidences, qu’il faut jouer l’angélisme par opposition et se voiler la rime. Les méfiances à avoir, les rencontres à éviter, Grand Corps Malade sait les exprimer mais sans jamais stigmatiser. En filigrane, le message prend sa pleine dimension.

S’il n’y avait ce terrible accident signant l’entrée dans l’âge adulte, il n’y aurait sans doute pas eu ces moments là, Grand Corps Malade sur cette scène, « plus de ballons les bras ballants mais des histoires à balancer » affirmant « qu’on pense ou qu’on pense pas j’ai mis des phrases en condensé, qu’on danse ou qu’on danse pas, j’ai mis tout ça pour compenser, alors une passion à pallier c’est pas simple on peut pas nier ». Mais il est difficile (pour ne pas dire impossible) de croire que ce talent, cette verve aux rimes incisives, ce regard sur le monde, le sien et celui qui nous entoure, n’aurait pas arbitrer le second quart-temps de sa vie. Grand Corps Malade a vu sa vie dérailler mais il a eu la force et l’envie de grimper dans un autre wagon. On peut parier sur la durée du voyage, évidemment qu’il n’est pas prêt de s’arrêter. Le Mans, tout le monde redescend. La pluie attendait dehors. Elle servira d’alibi aux regards humides.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

– En tournée dans toute la France, salle Pleyel (Paris) les 6 et 7 décembre 2018. – 

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