PORTRAIT: Fred Duquesne, la passion à son pour son !

Ce 16 février, il franchira encore une case le rapprochant de la cinquantaine mais il n’a sans doute jamais été aussi fringant et débordant de projets. Après avoir bouclé la production de « Frankenstein », le nouvel album de No One is Innocent attendu le 30 Mars, il va devoir trouver du temps (et des idées) pour le neuvième opus de Mass Hysteria, très surveillé après l’incroyable succès de «Matière Noire». L’ enregistrement se passera une fois de plus dans son studio des hauteurs de Paris et devrait permettre une livraison à la fin de l’année. Omniprésent à chaque étape de création, Fred Duquesne devra aussi laisser des plages vacantes pour ceux qui souhaitent les conseils experts et le sens de la production affuté de cet ingénieur du son de formation qui n’a pas son pareil pour donner aux morceaux leur pleine dimension. Rencontre.

Il y a des personnalités complexes, étonnantes, qui mettent du temps à se découvrir et pourraient ne laisser qu’une impression superficielle, plus fugace encore que les volutes de leurs cigarettes. Fred Duquesne pourrait être de ceux là. A force de mixer les codes, d’avoir la dreadlock peroxydée et résistante, de twister le perfecto avec des tee shirts pour adeptes du skate, de jouer les blasés un peu revenus de tout, le sourire en coin et l’oeil qui frise, il laisse parfois son auditoire décontenancé… ce qui n’est pas pour déplaire à ce grand adorateur du faux semblant et du second degré. Il pourrait même réussir à passer pour dilettante alors qu’il n’y a pas plus bosseur, toujours un regard sur ses plannings à venir, n’ayant jamais assez de temps entre deux concerts pour enregistrer et produire les artistes qui tapent à la porte de son studio.

Car en une décennie, le guitariste qui a fait les beaux jours de Watcha, Empyr, Bukowski et donne  désormais toute la puissance de ses riffs à Mass Hysteria est devenu un producteur recherché. Aux commandes des albums de nombreux groupes de metal, de The Arrs à Frantic Machine, de Tagada Jones à Vegastar en passant, excusez du peu, par No One is Innocent et en faisant même un détour par Brigitte (ok, Brigitte ce n’est pas du metal mais ça a réussi au delà de tout), il lui revient une partie de leur succès. Si Ultra Vomit cartonne depuis un an avec « Panzer Surprise », ce n’est pas un hasard. Les titres du groupe de heavy metal parodique nantais étaient déjà en place mais Fred Duquesne a su leur donner une autre dimension, avec des guitares plus lourdes, des sons plus percutants offrant à leur troisième album studio une énergie nouvelle.

La casquette à double visière guitariste et ingénieur du son n’était pourtant pas un pari gagné d’avance dans un pays qui n’est pas toujours bienveillant avec le côté « pluridisciplinaire ». Mais Fred Duquesne ne s’est pas posé ce genre de question, il a juste su saisir les opportunités et aller où le vent de ses envies le portait. « J’ai suivi un parcours assez banal, un bac B suivi d’une école d’ingénieur du son en deux ans (où j’ai d’ailleurs rencontré celui qui deviendrait le chanteur de Watcha), tout en passant des heures à jouer de la guitare tout seul ou avec des potes mais sans suivre de cours car mes parents trouvaient que j’y consacrais bien trop de temps par rapport aux études, » se souvient il avec amusement. « Alors à quinze ans, j’ai dû apprendre la gratte sans sortir de leur garage dont on avait couvert les murs de boites d’oeufs, le plus ancien système D en matière de son. Avec le recul, je trouve que ce fut assez salutaire car ça éloigne des réflexes trop classiques et puis ça oblige à travailler davantage ce qui, au fond, est la clé de tout. »

« Quand Watcha a voulu sortir son premier album s’est naturellement posé le problème de l’enregistrement. Pour pleins de raisons, que je m’y colle a fini par s’imposer. J’ai réalisé des démos et elles ont plu. Patricia Bonnetaud, malheureusement décédée en février 2012, qui avait fondé le label Yelen Musiques (filiale de Sony) nous a signé (comme elle a signé ensuite Mass Hysteria et beaucoup d’autres). Elle était passionnée et incroyablement dévouée pour « ses » artistes , elle leur mettait discrètement à disposition durant le week-end, les studios de Sony Music. Assez incroyable ! Mais mes premières armes dans le monde du son, c’est avec le Rock Press Club de Philippe Manoeuvre, une émission diffusée sur Canal Jimmy, que je les ai faites.

J’y ai croisé la route de pas mal de gens que j’admirais. J’ai aussi appris des tas de choses, aussi bien sur la nature humaine que d’un point de vue purement technique. Les gens ne sont pas toujours ceux que l’on croit… Mais l’expérience avait été assez forte pour me convaincre que mon avenir passerait par là avec dans l’idéal, un studio pour l’essentiel et un groupe en parallèle, pour sortir de ma zone de confort et continuer à tutoyer mon autre passion.»

L’histoire a prouvé que cette double ambition avait fait carton plein. Aux manettes des albums de Mass Hysteria depuis plus de dix ans (alors qu’il n’a accepté de rejoindre le groupe en tant que deuxième guitariste qu’à l’été 2015, après le départ de Nicolas Sarrouy), il mixe, réalise, produit et offre ses pistes et ses conseils grâce à une maîtrise sans fausse note de son emploi du temps.

En période de tournée, c’est réveil ultra matinal et longues journées au studio du lundi au jeudi. Puis du vendredi au dimanche, la route des concerts avec Mass. « C’est un peu hardcore parfois car ça ne laisse pas beaucoup de place pour le sommeil et surtout, ça éloigne beaucoup des amis, de la famille. Il faut donc rester vigilant et ne pas perdre de vue l’ensemble de ses priorités. Mais franchement, tous les métiers ont leurs contraintes et ce serait assez malvenu de se plaindre lorsqu’on a la chance de vivre de sa passion.

En revanche, je n’ai plus aucune disponibilité pour apprendre à lire le solfège, ce qui pourrait parfois être utile avec certains instruments. Mais je compense autrement car un studio d’enregistrement ce sont aussi de la technologie, des ordinateurs, des milliers de possibilités pour rendre une voix plus juste et réunir des notes. De la tricherie utile! » lance t’ il comme une boutade.

« En tant que guitariste, on pourrait penser que je porte un soin particulier aux cordes… Je crois pouvoir dire que je veille avec la même attention sur chacun (tout en étant très cool car un enregistrement qui baigne dans le stress, c’est contreproductif et loin de moi) mais j’ai une passion toute particulière pour la batterie. Je ne sais pas si c’est parce que j’en ai joué étant gamin, parce que beaucoup de musiciens que j’adore sont des batteurs, en tout cas c’est resté un instrument que j’affectionne. La multiplicité des micros, les pistes, la batterie est une équation à pleins d’inconnues qu’il faut savoir appréhender car elle est majeure, raison pour laquelle c’est généralement par elle que je commence les sessions.»

Quand certains peinent à creuser leurs sillons, Fred Duquesne bénéficie d’un bouche à oreille qui remplit longtemps à l’avance son carnet de commandes. Les musiciens apprécient aussi d’avoir à faire à l’un des leurs et pas à un simple « preneur de son ». Dans le studio de Fred Duquesne, tout respire la convivialité. Les banquettes posées pas loin des consoles qui créent une ambiance « comme à la maison », le coin détente qui autorise les fous rires entre potes. Pas de vitre pour séparer du chanteur. Fred Duquesne aime que tout se passe à proximité, sans interface, les voix comme les guitares.

En moyenne, un enregistrement représente six à sept semaines de studio. Au delà, sauf exceptions, c’est signe de problèmes ou de changement radical de route. « C’est tout de même assez rare. Les groupes arrivent la plupart du temps en connaissant leurs morceaux, une préparation a eu lieu en amont qui permet de rentrer dans ces délais. C’est mieux pour tout le monde, pour eux aussi qui restent alors dans les coûts de réalisation prévus, ce qui n’est pas un détail. »

A la fin de l’année, Matière Noire aura laissé place à son successeur, neuvième du nom. (Deux seules sorties ont été inscrites à l’agenda de Mass Hysteria, le Mondial du Tatouage le 9 Mars à la Villette (Paris) et le Download à Brétigny sur Orge, le 17 juin.) Pas de quoi mettre la pression sur les épaules de son producteur malgré l’ énorme attente de leurs milliers de fans. « Ce n’est pas comme si je produisais Mass pour la première fois. Je sais parfaitement ce que le groupe attend, où Yann veut aller. Etre désormais membre du groupe ne change rien lorsque j’enregistre. Ma vision est celle du producteur et certainement pas celle du guitariste même si je peux mieux anticiper ce que deviendront certains morceaux en live. C’est de la schizophrénie très contrôlée! Une autre forme d’adrénaline, différente de celle de la scène. »

Heureux des albums qu’il a produits et des rencontres qui ont jalonnés son parcours, Fred Duquesne n’a pas l’obsession de la nouveauté. Les Foo Fighters, Deftones restent parmi ses groupes fétiches même s’il reconnait avoir succombé aux sons de Bring Me The Horizon ou de While She Sleeps. « Je ne sais pas si c’est l’ âge ou si le manque de temps me fait parfois vivre comme un ours reclus dans sa tanière mais j’ai du mal à suivre tous ces jeunes groupes qui débarquent et qui parfois se la jouent alors qu’ils n’ont sorti qu’un album et ont encore tout à prouver. Il faut savoir rester modeste dans ces métiers car tout peut s’arrêter du jour au lendemain. Globalement, je peux dire que je suis assez fier de ce que j’ai produit mais il y a encore de nombreux sentiers à expérimenter. J’aimerais beaucoup produire Gojira par exemple. C’est incontestablement le premier groupe de metal français, ultra plébiscité un peu partout dans le monde. Je sais cependant que les frères Duplantier ont leur propre studio à New York et que cela ne se fera donc jamais. Ce n’est pas grave… Tant que je pourrai matériellement et physiquement continuer mon rêve, je serai heureux. Alors pourvu que ça dure ! »

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

 – Un remerciement spécial à Fred Duquesne pour sa disponibilité et aux musiciens de No One Is Innocent pour avoir accepté cette intrusion pendant l’enregistrement de leur nouvel album – 

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