Chyno, passeport hip-hop

Chyno, le rappeur d’origine syrienne est aussi un citoyen du monde très engagé. Avec des textes forts, un phrasé reconnaissable, il a gagné la reconnaissance des acteurs de la scène hip hop occidentale. Après avoir reçu l’enthousiasme du Printemps de Bourges, il faisait escale à Nantes, en première partie de MHD. Rencontre avec un artiste qui refuse les clichés                     DSC_6207__

Dans sa loge de Stéréolux (Nantes), deux heures avant d’entrée en scène et de servir ce hip hop puissant et très personnel à travers lequel il exprime aussi bien sa vision du monde que la détresse de la Syrie qui l’a vu naître, Chyno a la cool attitude. Pas de stress apparent, une façon étonnante de relativiser son set (« Je ne suis que le chauffeur de la soirée. La vraie vedette de cette date, c’est MHD ») et surtout, ce regard encore incrédule sur sa toute récente participation au Printemps de Bourges qui lui a réservé une ovation. «Un jour, mon label m’appelle et me parle de cette tournée européenne, de ces quatre dates françaises. Je regarde, j’en parle avec des copains et puis soudain on découvre que nous allions jouer au Printemps de Bourges, un lieu assez mythique pour un musicien, un lieu qui te propulse car tu te retrouves cette fois devant des milliers de personnes. Alors forcément, le moment passé reste un souvenir que tu as envie de ne pas laisser s’estomper trop vite. »

Si Chyno, né Nasser Shorbaji dans les confins de Damas, est un citoyen du monde, parti à dix-huit ans à Beyrouth pour y apprendre la finance, installé un temps en Espagne, chantant en arabe et en anglais, c’est le hip hop en revanche qu’il reconnait comme son seul véritable port d’attache musical. « Ce n’était pourtant pas une évidence. Chez moi, les radios ne diffusaient pas trop ces rythmes là. Il a fallu la rencontre avec des artistes libanais  alors que la scène hip hop était en plein essor là bas pour que j’intègre le groupe de rap Fareeq el-Atrash. Tout est vraiment parti de là. Cela m’a donné les bases et la confiance pour que je me lance ensuite dans une carrière solo, sous le nom de Chyno. »

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Le jeune homme est posé, s’enthousiasme dès que la musique est au coeur des conversations, plus interrogatif quand surgit l’inévitable problème du conflit syrien. Il comprend parfaitement les curiosités, le mélange des genres, il sait qu’il ne peut l’éviter alors il ne botte pas en touche mais en profite pour stopper les clichés et remettre l’humain au coeur du débat. « Je n’ai pas de problème avec ces sujets. Bien sûr que je souffre de voir la Syrie noyée dans ce drame. Bien sûr que c’est douloureux et angoissant de penser à tous ceux que je connais et qui sont là bas. Et bien sûr que ceux qui fuient sont souvent dans une détresse toute aussi importante que ceux qui restent. Mais non, les migrants ne viennent pas par plaisir. Non, ils ne sont pas là pour voler ou s’inscrire dans tous les faits divers. Ce sont des gens qui n’ont pas eu le choix, qui ont tout perdu, abandonné beaucoup de ceux qu’ils aiment sans la moindre certitude de retour ou de les revoir un jour. Alors il faut arrêter avec ces regards hostiles que tant de pays jettent sur eux. Ce sont des hommes, des femmes, des enfants. Et ils ne peuvent être parqués ou rejetés. Ils réclament juste un nouveau « chez eux », même modeste. Mais loin de la peur et des armes. »

C’est pour porter un autre éclairage sur la souffrance de ces exilés mais aussi de ceux qui ne peuvent partir, que Chyno a composé « Fight or flight », un titre dédicacé à tous les syriens. « Quand ce conflit dramatique a éclaté, j’ai vécu deux ans en Espagne. Avec cette chanson, j’ai cherché à retranscrire les émotions contraires qui secouent les populations, celle qui reste et celle qui part. On ne peut pas échapper à un sentiment de culpabilité quand on est sorti des frontières et que l’on se trouve en sécurité. La guerre ne parait pas vouloir finir, c’est interminable… Je voulais donc aussi offrir ma voix à ceux qui souffrent. »

Le clip qui illustre le morceau a été tourné de nuit, en « one shot » (sans coupure) et en noir et blanc, avec la participation de danseurs de la compagnie syrienne Sima. «Cette compagnie est riche d’interprètes extraordinaires. J’ai eu envie de les inviter, même si je ne les avais jamais rencontrés, car le nom de leur chorégraphe revenait souvent quand on parlait des personnalités majeures de l’art là-bas. J’ai découvert quelque temps plus tard qu’Alaa Krimed et Sima étaient sortis vainqueurs d’une émission de télévision, «Arabs got  talent ». Leur prestation m’a bluffé. J’ai eu de la chance car Alaa et son épouse ont adoré la chanson. Notre collaboration est devenue évidente. »

Dans le clip, les danseurs déambulent dans des rues étroites, évoquant l’arrivée dans un  pays choisi comme exil, l’accueil, les faux amis, l’urgence à trouver des solutions pour survivre et s’en sortir au mieux, « le cercle infernal et malheureusement classique du migrant ». Il a fallu une vingtaine de prises avant d’aboutir à celle dont Chyno serait fier. On comprend ses exigences, « Fight or flight » est d’une vraie force et reste un moment important dans la carrière du rappeur. Inscrit sur « Making Music to feel at home », son premier album sorti voila un peu plus d’un an, il a beaucoup fait parler. Comme le titre de l’album d’ailleurs. « Je suis de tous ces pays où j’ai vécu, » commente Chyno. « D’origine syrienne et philippine déjà, ce qui impose immédiatement la mixité culturelle. Mais je ne me sens pas plus l’un que l’autre et je ne ressemble pas à un syrien ou à un philippin, comme on me l’a souvent fait remarquer. Puis il y a tous ces pays où j’ai passé des moments plus ou moins longs. En fait, c’ est le hip hop qui m’a permis de trouver ma place, mon pays est devenu celui où je me sens suffisamment bien pour composer. Ca peut donc être n’importe où. A Vienne récemment par exemple, c’était compliqué car le problème des migrants est accru et l’intolérance ne se cache pas. A Barcelone, où j’animais jusqu’en janvier une émission de radio sur le rap, c’était évident. En France, je crois que ça pourrait également se faire. »

Au Liban, Chyno avait obtenu brillamment ses diplômes et intégré une grande banque avant de comprendre que la musique était sa seule ambition. Cet univers lui parait bien loin aujourd’hui « Y retourner serait le fruit d’un échec. Mais en musique, rien n’est jamais acquis. Pour le moment, je sens l’engouement du public, la curiosité que mes textes et ma musique inspirent. Alors j’espère et j’apprécie la force de ces moments. Et je suis reconnaissant.»

Magali MICHEL.

Crédit photo portrait // Sophie BRANDET. Crédits photos live // Arab AMERICA.

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