Les mots sillons creusés par Al Delort.

Convoquez Souchon, Cabrel. Pensez à Bobby Lapointe, Vassiliu. Ajoutez quelques notes de Brassens, de Graeme Allwright, de Gainsbourg même aussi. Et… oubliez! Dans ce pays où la mise en cases rassure et vaut signalétiques pour repérage immédiat, nul besoin de comparaisons forcément limites. Ça tombe bien Al n’imite personne. Sonneur de mots, son heure arrive. Qu’elle soit enfin à la hauteur de ce compositeur-interprète pop-folk bien trop rare.

Il parait que les dessous chics, c’est ne rien dévoiler du tout. Mais l’exception autorisera la confession. Alors, autant l’avouer d’emblée, écrire sur un jongleur de mots qui renvoie certains textes de « confrères » au rang de pâles brouillons, est une tâche aride. A moins d’avancer en mégalo inconscient, on se dit que forcément, tout ce qu’on pourra écrire sonnera pâlot. Ensuite, il faut s’affranchir de l’émotion ressentie à l’écoute de ses chansons. Pas une claque! Marre de cette expression violente, gimmick de tant de chroniques désormais. Non ! Une lame de fond plutôt, du genre qui vous emporte et vous laisse quelques instants hébété sur la rive après vous avoir fait chavirer. Enfin, il faut oublier la générosité non feinte, la confiance accordée par celui qui a partagé l’esquisse de son futur album. Une écoute des premiers enregistrements. Quelques extraits fredonnés. Fragiles. Bref, il faudrait réussir à la jouer détachée. Mais au fond… pourquoi? Pourquoi ne pas assumer ses coups de cœur artistiques et ne pas prendre sa carte du parti pris ? Alors oui, inutile de le cacher, ici, on aime Al. Et on est bien. (Pardon Laurent… j’essayais. En vain.)

A l’âge où d’autres décrochent, Al Delort poursuit sa route. Il a la cinquantaine rugissante mais tranquille. Qu’importe si les chemins ont parfois été de traverse. Le moral a sans doute tangué mais après plus de trente années de compagnonnage avec sa guitare, ses textes et ses mots posés sens dessus, autre raison dessous, il n’a rien perdu de son enthousiasme et de ses jubilations. Et c’est beau à voir. C’est même assez contagieux.

Trente ans pourtant effectivement depuis les premières scènes. Celles de la dure école des bals. « Mon père était cheminot. J’ai arrêté l’école à seize ans. J’ai très vite compris que la guitare classique serait ma seule solution pour accéder à la musique. Alors j’ai appris et travaillé. Dans ces années là, les jeune musiciens étaient très sollicités. On venait nous chercher jusque dans les caves où nous répétions pour nous convaincre d’abandonner momentanément nos morceaux pour jouer de la  variétoche. Je ne sais pas si c’est la meilleure des écoles mais coté orgueil, c’est la plus compliquée : les gens viennent pour pleins de raisons mais certainement pas pour vous écouter. »

Un jour pourtant, il a réussi à quitter l’estrade. Grâce à la guitare, qu’il a alors enseignée, devenant un prof extrêmement recherché. Cette guitare toujours qui lui a valu une récompense importante, la Médaille d’Argent du Conservatoire. Et puis un matin, alors que la composition était la seule percée qu’il s’autorisait, il s’est inscrit aux Rencontres d’Astaffort, chères à Francis Cabrel. Libératoire! Al Delort a peaufiné l’écriture. Il a aussi entendu ceux qui lui disaient de chanter. « Cela a été déclic. J’ai cru à ces encouragements et je me suis lancé. Pas certain que les premiers publics n’aient pas entendu la voix qui tremblait en début de concert! Heureusement, en tous cas je l’espère, c’est loin désormais. Chanter est devenu naturel et même bonheur. Le trac est toujours là mais avec le temps, j’ai appris à le maîtriser. »

De ce patchwork du passé, des débuts hésitants, Al Delort n’a conservé que le meilleur. Au pire, il aurait consigné dans ses carnets et trouver moyen de le traduire autrement. « C’est vrai, je suis parfois un peu usant quand on me regarde faire. Je peux passer des journées entières à la prise de notes. Dictaphone de mon téléphone, carnet.. j’ai peur d’oublier alors j’enregistre, j’écris. Je vois une idée et j’attends que les mots suivent. Une belle idée me rend joyeux. J’aime ce parcours de création. Peu importe où mène la route, c’est le chemin qui est beau. Habiller de gaieté une histoire plutôt triste, provoquer des écoutes multiples. Surprendre pour contourner les émotions. »

Parfois, l’humeur est joviale. Comme avec la chanson phare, si entraînante, de « Convoi exceptionnel », son album, paru en 2008. « La fille qu’on voit exceptionnelle, belle comme un camion mais pas si terne, Cendrillon drôlement carrossée, au début j’l’avais pas remorquée… » Parfois, l’écoute est à deux temps. Et interpelle. « A l’arrivée d’un mauvais tour de Frantz, quand au Vel d’Hiv, ça a mal tourné, sur la piste les étoiles ont valsé, plus qu’les enfants d’Isieux pour pleurer.. » « Tant qu’on niait ». Plus efficace qu’un message.

En 2001, le club des Amis d’Al était créé. Mais le musicien a constaté que si le jeu de mots était drôle, l’identité était difficile à installer. Pas facile à placer en radio, pas assez sérieux, ou trop court. Sur son troisième opus, prévu début 2015, Al juxtaposera donc son patronyme. A défaut de redevenir Laurent, Al retrouvera Delort. Ce n’est pas un reniement plutôt une façon nouvelle d’impulser une carrière qui attend toujours son zénith. Même si des grandes salles, Al en a connu beaucoup, notamment comme guitariste d’Yves Jamait. « Je l’accompagne depuis treize ans. On a vécu des choses incroyables ensemble. Des Festivals, des passages à l’Olympia. Je me suis nourri de toutes ces expériences et j’ai aussi pu nouer des contacts car Al tout seul n’aurait pu exister suffisamment pour me faire vivre. »

Al Delort n’esquive aucune réponse et joue toujours franchise sur table. Alors que les commentaires ont toujours été unanimes, que les premières parties prestigieuses (Cabrel, Souchon, Allain Leprest) ont croisé les invitations aux quatre coins de la France, de la Belgique ou de l’Allemagne, il se contente de sourire et évoquer son avenir. « Entre deux dates avec Yves Jamait, j’ai trouvé du temps pour composer de nouvelles chansons. Il devrait en sortir une douzaine qui donneront vie au prochain album. J’espère qu’il sera bien reçu et qu’une voie plus large s’ouvrira à moi. A l’heure du formatage, des chansons FM, du jeunisme sinon rien, c’est compliqué de faire vivre ses chansons. Vivre dans la Bresse ne facilite rien non plus. C’est en Angleterre que j’aurais du pousser. Tellement plus de places là-bas… Mais je continue quand même! »

A l’intérieur de cet album (intitulé « Nicotine »), et en vrac, des sourires, des fous rires, de l’émotion, un zest de sensualité coquine, des habillages très léchés, la présence de violon et violoncelle sur certains titres et la voix du fils prodigue sur quelques autres… Car oui, et même s’il n’a pas du tout envie que l’on imagine qu’il profite du succès et de la carrière naissante de son illustre rejeton, Al est bien le père de Louis Delort, le surdoué de The Voice, de « 1789, les Amants de la Bastille » et désormais interprète de ses propres compositions avec The Sheperds, sa bande de copains musiciens. Avec son fils, Al Delort a co-composé « Sur ma peau », devenu un vrai tube. Il a aussi participé à l’écriture de certains titres de l’album de son cadet, comme « La sentinelle » (paroles du père, musique du fils). La musique est dans leur carte génétique et ne fait sans doute que renforcer la complicité du tandem. Mais des deux cotés, on est pudique alors inutile de s’étendre plus en avant. « La seule chose qui m’amuse, c’est de constater que je doive désormais me faire un prénom. Dans ce sens là, c’est assez étonnant. Je suis « le père de… » !! »

Dans quelques minutes, Al Delort sera sur la scène de la Chapelle Vendômoise. Une première partie de son fils, justement. (Mais parce que l’organisateur est un ami. Il le rappelle. Il insiste. L’opportunisme ne passera pas par lui.) Aucun trac apparent. La seule envie de partager et de faire plaisir. Et le partage comme le plaisir seront bien au rendez-vous. Certains sont venus de très loin et le suivent depuis longtemps. D’autres découvrent. Mais tous se laissent emporter par cette voix chaude, ces morceaux de vie détournés, cette guitare virtuose, la complicité installée entre deux chansons. La joie qui côtoie le plus grave.

De quoi rendre impatient et espérer beaucoup de « Nicotine ». De cet « Hotel il tonne », de ces morceaux superbes alors qu’il les juge encore « en devenir », hésitant entre deux tonalités, trois habillages. De la scène qui suivra et leur donnera vie, avec la présence de quatre ou cinq musiciens à ses côtés.

Al Delort attend avec la sagesse de celui qui a tout vécu mais affiche l’enthousiasme d’un adolescent qui veut toucher son rêve. La bonne heure est à portée de notes. Le micro-sillon deviendra grand.

Magali MICHEL.

Crédits photos // Sophie BRANDET.

http://www.lesamisdal.com

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