Mistinguett règne en beauté!

Pour sa septième production, Albert Cohen ressuscite Mistinguett et fait revivre la folie de ces années. Dix ans qu’il rêvait de remettre sur scène celle qui triompha dans les tous premiers spectacles de music hall. Avec Carmen Maria Vega en haut de l’affiche et une troupe fabuleuse à ses côtés, le pari s’annonce gagnant. Lever de rideau imminent.

Autant l’avouer tout de suite: quand Albert Cohen, quelques semaines avant que nous quittent ses Amants de la Bastille, a désigné Mistinguett comme nouvelle reine de ses amours, on a frôlé le burn-out. Comment lui, l’homme des Dix Commandements, du Roi Soleil, de Mozart d’Opéra Rock, de 1789, bref, des sept plus grands succès français dans le domaine de la comédie musicale, pouvait soudain vouloir voler dans les plumes? A moins que lui, qui était à Dove Attia ce que Roux était à Combaluzier, se soit retrouvé bloqué dans l’ascenseur des idées, Attia ayant préféré se mettre en retrait momentané pour mieux abattre de nouvelles cartes sur table ronde. On espérait au minimum qu’Albert Cohen réussirait mieux que Mugler et ses Follies, puisqu’il tenait absolument à verser dans la revue. Mais quand même… On ne risquait pas de les oublier ses productions précédentes qui nous avaient vendu tant de rêves… Avant!!

Et il aura suffi d’une voix, d’un titre célèbrissime subtilement modernisé pour que naisse l’envie! Que l’on retrouve la raison pour mieux la lui donner. Evidemment qu’Albert Cohen ne s’était pas reconverti en promoteur de spectacles pour boys un peu pâles, danseuses un peu grandes et tablées plus intéressées par le seau à champagne que par les couplets chantés à quelques mètres des assiettes! En entendant Carmen Maria Vega reprendre « Mon homme », on a immédiatement compris. Non seulement le projet serait beau. Mais le personnage clé aurait aussi et surtout la chance d’être servi par une interprète hors norme. Albert Cohen avait trouvé en Carmen Maria Vega sa Mistinguett, son interprète idéale… Et tant pis pour ceux que les superlatifs agacent! La jeune femme excelle dans le jeu comme dans le chant. L’assise rendue solide par des années de métier, six cents concerts, des tournées passées par des grandes salles parisiennes, elle ne risque pas de se prendre les salomés dans les tapis du Casino de Paris. Sa fougue, sa féminité, son coté Rock’N’Roll laisseraient aussi s’exprimer sa douceur sans impudeur.

L’écoute intégrale de l’album avant l’été n’a fait que confirmer. Toutes les années folles étaient là. On les voyait les sautoirs sur les robes à franges, les pantalons rayés sur les mocassins bicolores et en même temps, on pouvait reprendre ces morceaux dénués de ces accessoires tant les musiques sonnaient actuelles. Sans rien dénaturer de l’époque, Jean-Pierre Pilot et William Rousseau (fidèles parmi les fidèles, déjà là dans les précédentes créations Attia-Cohen) ont composé des airs qui provoquent instantanément le mouvement. On tape du pied, on dodeline de la tête et on sourit de plaisir, emporté par ces notes joyeuses. Ils ont aussi donné un air très actuel à certains refrains célébrissimes d’hier.

Mais l’histoire ne pouvait s’arrêter à ça. Pour creuser plus loin et ne pas paraphraser les grands cabarets parisiens justement, Albert Cohen, qui porte ce projet depuis dix ans, a eu envie que Mistinguett ne se résume pas à une paire de gambettes. Il a voulu mettre en lumière les failles que la Jeanne Bourgeois native d’Enghien les Bains en 1875, n’avait pas réussi à colmater, révéler celle qui maquillait sa détresse sous les plumes et les éclairages d’un escalier d’où elle ne voulait pas tomber pour ne plus être personne. En parallèle de la création du tout premier show de music-hall de l’histoire, en plus de la vie de troupe et des relations humaines parfois compliquées qui y règnent, c’est aussi un pan de la personnalité de cette femme incroyable qui se lèverait.

François Chouquet (lui aussi présent depuis les Dix Commandements) co-signe (avec Jacques Pessis, « Monsieur chanson française » et Ludovic-Alexandre Vidal, auteur de nombreux textes et adaptations) un livret tout en nuances et extrêmement sensible. Entre deux rires, pleurer ne sera donc pas à exclure. Surtout quand on sait que les chansons ont été confiées à Vincent Baguian, Grand Prix de l’Académie Charles Cros, auteur de la plupart des chansons de Mozart l’Opéra Rock et de 1789, les Amants de la Bastille. Un orfèvre du mot. On pourrait même dire des « maux » s’il n’y avait pas une forme de vulgarité à oser pareille facilité. Baguian vise juste. Il résume avec brio dans « Con-vain-cu », petit bijou suggestif, et convoque le frisson avec « Oser les larmes », l’un des titres les plus forts de l’album, magnifié encore par la voix de son interprète. Malgré un rythme entrainant, longtemps après sa dernière note, elle résonne encore. Tout comme « Valser la chance » interprèté par Patrice Maktav-Léon Volterra. Mistinguett s’annonçait décidément comme l’un des spectacles les plus intéressants de cette rentrée.

Samedi 13 septembre. Casino de Paris. Privilège rare de fouler ces lieux mythiques à J-5 de la première, alors que l’intimité reste normalement de mise pour les ultimes heures de réglage. Dans le hall d’accueil, les danseurs sont réunis pour un léger débriefing. Coup d’oeil rapide dans l’unique loge étroite et toute en longueur: des flight où pendent les tenues de scène des trente artistes. Vestons, longue redingote, chemises, robes à paillettes, et, incontournables des revues, des plumes à profusion. Les parures sont magnifiques. Si certains vêtements ont été dénichés aux Puces, la majeure partie a été dessinée par Frédéric Olivier. Lui aussi est là et s’active pour les ultimes essayages, vérifier que les changements de costumes soient un balai sans contre-temps. Patrice Maktav (qui était de l’aventure Mozart l’Opéra Rock) est d’ailleurs là pour endosser le sien et répéter au plus près de son personnage. Cyril Romoli, Guillaume Delvingt et Philippe Escande (tous trois ex 1789) resteront en jean-tee shirt. Tout comme Mathilde Olivier. Alors que Grégory Benchenafi et Fabian Richard joueront finalement eux aussi en costume. Manteau immaculé pour l’un, petit gilet de voyou pour l’autre.

Dans la superbe salle, celle-là même où a joué Mistinguett, des petits groupes éparpillés parmi les velours rouges. A l’arrière, les ingénieurs du son, ceux des lumières. Un peu à l’écart, Jean-Pierre Pilot, également directeur musical du spectacle, écoute en marchant dans les allées, sous le regard d’Albert Cohen, qui est de toutes les répétitions. A portée de scène, éclairé par une petite lampe, le metteur en scène. Mais il ne reste guère à sa table. « Tu as un naturel. C’est bien. Vraiment. Mais on va essayer de faire en sorte qu’il respecte les marques sur scène. Il faut qu’à la fin de la phrase, tu sois à cet endroit pour que le jeu s’enchaine. Ca te va? Vous êtes prêts les amis? » François Chouquet a la commande douce. Il parle dans son micro pour se faire entendre mais multiplie les aller-retour jusqu’à la scène pour mieux être compris. La jeune femme à qui s’adressait ces observations sourit et se maudit de ne pas maitriser ses déplacements. François Chouquet la rassure. Acteurs et danseurs se remettent en place. Faire et refaire. Jusqu’à la fluidité plus que parfaite. Cette fois là sera la bonne. En douceur, il a obtenu la scène telle qu’il la désirait. « Pourquoi perdre du temps et surtout de l’énergie dans les cris ou les accrochages interminables? Ce n’est pas mon tempérament et je suis persuadé que c’est contre productif. Les artistes doutent, essaient, se trompent, reprennent… La création est un moment de fragilité. Tout celà est normal. Je suis là pour les encourager, les rassurer et que chacun se sente bien. C’est dans l’intérêt de tout le monde. » Il le présente comme la seule option possible. Alors que chacun sait combien des confrères plus ou moins illustres ne savent travailler que dans l’hystérie. Impressionnant.

Pour le tableau suivant, musiciens, danseurs, acteurs.. la troupe est quasiment au complet. La scène est compliquée. Carmen Maria Vega devra jouer sur la palette des émotions. En attendant, elle plaisante avec Guillaume Delvingt. Des blagues potaches. Humeur détendue de celle qui maitrise son rôle. Et ce sera le cas. Trois fois, elle la rejouera pour permettre au metteur en scène de recaler des éléments de décors, interroger un technicien ou solliciter l’un des cinq musiciens qui font partie intégrante de l’histoire. Trois fois, elle enchainera avec une facilité déconcertante et trois fois, elle bluffera son auditoire. Impossible de lutter quand le frisson l’emporte.

Après trois semaines dans un gymnase, le temps de s’apprivoiser, faire tomber les timidités, de constater que personne n’aurait un ego avec lequel il serait difficile de composer, le temps aussi pour la troupe de danseurs de retenir la chorégraphie de Guillaume Bordier (ancien soliste du Ballet National de Marseille que dirigeait Roland Petit, chorégraphes de nombreux opéras) l’équipe au grand complet (une centaine de personnes puisqu’il convient d’ajouter les soixantes-dix techniciens) a investi le Casino de Paris depuis le 25 août. Et répète sans relâche. En essayant de se détacher du temps qui passe trop vite. Sans trop penser à cette femme incroyable qui les réunit près de cent ans après avoir tant vécu ici même.

Rendez-vous le 18 septembre. Lorsque le rideau se lèvera pour la première, Albert Cohen ne sera sans doute pas le moins ému. Mais son stress pourra rapidement faire place au plaisir. Il n’y a pas que les gambettes qui soient belles chez sa Mistinguett.

Magali MICHEL.

Crédits photos // Sophie BRANDET // Nathalie ROBIN.

– A partir du 18 Septembre au Casino de Paris, puis en tournée dans toutes la France à partir de Février 2015. – Réservations dans les points de vente habituels. –

( Un remerciement tout particulier à Nathalie Robin, qui oeuvre dans l’ombre pour la communication des spectacles de Dove Attia et Albert Cohen et joue un rôle essentiel afin qu’il y ait une vraie interaction avec le public. Sa gentillesse légendaire n’est pas usurpée et n’a d’égale que son enthousiasme et son énergie.)

Une réflexion au sujet de « Mistinguett règne en beauté! »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s