« LA LA LAND »  en Ciné Concert, l’émotion intacte

Après Paris, Lille et avant Bordeaux, La La Land, le film musical de Damien Chazelle faisait escale au Zénith de Nantes ce 4 janvier. Pas d’ Emma Stone ni de Ryan Gosling mais une version « ciné concert » portée par le Yellow Socks Orchestra qui s’est fait une spécialité dans les musiques de film. Précis et beau.

La La Land et sa collection d’Oscars (meilleur réalisateur, meilleure actrice, meilleure photo, meilleure musique, meilleur décor), un succès planétaire à sa sortie en 2016 et des chansons à jamais gravées dans les mémoires, s’offre un détour revisité à travers la France en version « ciné-concert ». Le pari est risqué car le film de Damien Chazelle et plus encore, la bande originale signée Justin Hurwitz sont d’une réussite totale. Mais Nicolas Simon et les soixante-quinze musiciens du Yellow Socks Orchestra relèvent le défi avec une maestria impressionnante.

Tandis que défilent les destins croisés de Mia Dolan, serveuse dans un café de Los Angeles courant les auditions pour accrocher le rôle qui lui permettra de devenir actrice, et de Sebastian Wilder, musicien fou de jazz, flamboyants amoureux que la réussite finira par séparer, la partition défile, parfaitement calée. La présence des musiciens sous l’écran géant est discrète et n’altère pas les émotions. Elle leur donne une autre couleur. Moins intimiste mais toute aussi forte.

Histoire de ne pas se contenter de la seule interprétation de la bande originale, l’orchestre ajoute des morceaux supplémentaires. En ouverture, après l’entracte et plus encore une fois la projection terminée. Les musiciens prennent un plaisir manifeste à cet exercice assez original et n’hésitent pas à danser sur leurs chaises quand le rythme s’accélère. Et comme dans un « vrai » concert, ce sont des applaudissements nourris qui saluent régulièrement les morceaux.

« City of stars » ou bien encore « Another day of sun » ont offert à « La La Land » ses refrains éternels. Le Yellow Socks Orchestra leur a rendu un hommage inattendu et totalement réussi.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

Charlotte Cardin a tous les atouts dans son jeu !

 Ce 20 Novembre sur la scène de Stéréolux (Nantes), Charlotte Cardin enfonce le clou pour nous rappeler que la distribution des cartes a mis la justice en joker alors que d’autres ont la paire gagnante : la beauté et le talent. A 24 ans, la québécoise déjà star en ses terres natales, conquiert tranquillement le Vieux Continent grâce à une voix unique et des chansons dont elle signe paroles et musique. En anglais et en français. De quoi doubler la mise et avoir tous les atouts dans son jeu.

A huit ans, fascinée par Céline Dion, Charlotte Cardin prend ses premiers cours de chant, encouragée par des parents mélomanes davantage fans de Led Zep. A quinze ans, pour donner de la liberté financière à ses envies, Charlotte Cardin devient mannequin grâce à un physique longiligne et une belle tête sur un port altier. Trois ans plus tard, le public québécois la retrouve dans « The Voice » où elle grimpe jusqu’en finale et accroche Garou qui la convie en première partie de ses concerts. 

Parfaitement bilingue, la jeune femme ne s’embarrasse pas des codes et ne cherche pas à se glisser dans les cases trop vite fabriquées de l’industrie musicale. Ses goûts la portent vers la soul, le jazz, le trip-hop et bien sûr la pop pour laquelle elle avoue une passion. Mais elle se fie des références et sa première envie est de ne pas être réduite à son physique, raison pour laquelle elle se présente sur scène sans « tenue » de lumière. Un tee shirt immaculé, un pantalon noir à pinces, des bottines noires… difficile de faire plus sobre. Et un clavier tourné vers le public simplement portant son nom pour toute décoration, comme si elle doutait encore et pensait que se présenter était encore nécessaire. 

Cette envie d’être fidèle à ce qu’elle est, de la jouer sans artifices, se retrouve dans ses titres. « Main Girl », véritable succès des deux côtés de l’Atlantique, parle vrai. Au Québec, avec seulement deux EP, Charlotte Cardin remplit des salles immenses. En Europe, le succès est en train de s’installer sûrement tandis que sur YouTube ses vidéos se voient par millions. 

Joueuse, la musicienne brouille les cartes sans bluffer pour autant. « Dirty Dirty », qui n’est pas sans rappeler Amy Winehouse, ne semble pas avoir grand chose en commun avec « Faufile » , le tubesque « California » ou bien encore « Big Boy », mais chez la jeune femme, le jazz voisine superbement avec la soul et les mélanges sont toujours des recettes à succès.

Charlotte Cardin aura vingt-cinq ans dans quelques semaines. Le monde lui fait des yeux doux. La partie est lancée et n’est pas prête de s’arrêter.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

Dernier abordage français pour Coeur de Pirate

Il y a dix ans, Coeur de Pirate (Béatrice Martin à la ville) faisait une entrée fracassante, tous tatouages dehors, avec sa voix fluette, son talent de pianiste et des chansons qui parlaient de sa vie, de ses erreurs et de ses envies. Des centaines de concerts plus tard, elle a accroché des millions de fans qui suivent avec fidélité les errances de ses coups de coeur, une vie personnelle surmédiatisée. Coeur de Pirate bouclait à Nantes ce 30 Octobre sa tournée française.

Difficile d’imaginer que la jeune femme qui s’assoit sur les marches au bas et au sommet desquelles jouent ses quatre musiciens, est une jeune femme de bientôt trente ans. Dans sa robe courte vermillon, converse immaculée aux pieds, elle a gardé l’allure adolescente. Et pourtant, Béatrice Martin a laissé toute sa place à Coeur de Pirate, artiste désormais auréolée de nombreux disques d’or, forgée par des milliers de kilomètres à travers le monde pour passer de scène en scène. 

Dix ans. Dix ans de tout. Dix ans de vie, avec ses hauts et ses plus bas, creuset dans lequel elle puise la matière de ses chansons. Sans tricherie. Sans faux semblant. Avec la désarmante vérité des enfants et une émotion non feinte. C’est sans doute cette transparence à peine voilée que le public apprécie et la raison pour laquelle il la suit avec fidélité.

Ce soir là, sur la scène de Stéréolux à Nantes, Coeur de Pirate boucle une longue tournée à travers la France avant de poursuivre ailleurs en Europe. Elle a toujours affirmé ne pas savoir le chemin que prendrait sa carrière mais elle se laisse emporter avec fougue sur les traverses de ses dates.

En plus de quatre-vingt dix minutes, c’est tout le parcours qui défile, les titres les plus emblématiques de ses cinq albums qui se succèdent, de quoi ravir une assistance (dont beaucoup de jeunes enfants) toute acquise à ses partitions. « Combustible », « Ensemble », « Les amours dévoués », « Francis » bien sûr ou bien encore « Drapeau blanc », la salle est comble et joue les choeurs discrets mais enthousiastes. 

Lorsque résonnent les premiers accords de la très belle « Place de la République », c’est comme un vent d’émotion qui balaie les travées. Avec sa voix incomparable, derrière son piano à queue, Coeur de Pirate installe l’émotion avec une force tranquille à laquelle personne ne saurait résister. Les chagrins bien écrits ont toujours quelque chose d’universel. 

« Saint Laurent » ne pouvait pas manquer ce rendez-vous, « Oublie moi », Comme des enfants » non plus, qui laissent « Dans la nuit » et « Prémonition » boucler ce rendez-vous mêlant subtilement les émotions les plus contrastées de ce moment conclu par une ovation finale, salle debout. 

L’accueil mitigé réservé à « En cas de tempête, ce jardin sera fermé » sorti l’an dernier mettra-t’il un frein à de nouvelles pérégrinations ? L’avenir le dira. Mais son public n’a manifestement pas envie de lui lâcher la main.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

PORTRAIT: Kemar (No One Is Innocent), l’engagement musicien

Il est celui qui est à l’origine de No One is Innocent, l’un des piliers de la scène rock française, il écume les scènes depuis un quart de siècle et pourtant, on ne sait pas grand chose de Kemar, son chanteur (on pourrait dire son « leader » mais il la joue bien trop collectif pour aimer ça). No One Is Innocent sera de retour à Paris le 21 Novembre pour un grand rendez-vous à la Cigale, l’occasion de consacrer un portrait à celui qui est (désolée  Kemar !), le premier d’entre eux.

Un nom de famille (Gulbenkian)  qui signe les origines arméniennes mais c’est un parisien pure souche, amoureux de son arrondissement, de ce coin de la capitale où il a grandi et où il vit toujours aujourd’hui. Comme la plupart de ses potes, sa bande d’hier et celle d’ aujourd’hui avec lesquels il lui arrive de prolonger les soirées. Mais en pleine tournée avec No One is Innocent et avec la Cigale en ligne de mire, Kemar, bosseur invétéré, privilégie actuellement la forme. 

Du point de vue de l’état-civil, il est (de peu) l’ainé de la bande mais à les voir évoluer ensemble, à la ville comme à la scène, bien malin qui saurait faire la différence. Une pêche d’enfer, une silhouette affutée à la Iggy Pop, le temps n’a pas plus de prise sur son physique que sur sa capacité à réagir face à l’actualité. Et pourtant, mine de rien, cela fait quand même près d’un quart de siècle que No One Is Innocent, porté par Kemar, truste le devant de la scène rock française et s’affirme avec ses textes puissants servis par des partitions de plus en plus musclées.

« C’est sûr qu’en 1993, quand on a sorti notre CD quatre titres, je n’aurais pas imaginé ce chemin. Ce sont les Trans musicales de Rennes qui nous ont permis de trouver un label pour éditer notre premier album. Je ne faisais pas le malin quand je suis allé faire écouter nos morceaux même si j’avais vraiment le sentiment profond que « La Peau » notamment, avec ses paroles fortes, universelles, portées par cette musique tribale rappelant les tribus indiennes, était une vraie bonne chanson. Et puis on a été disque d’or avec plus de cent mille exemplaires vendus. Même si le marché du disque n’était pas encore dans son état actuel, 100.000 exemplaires c’était une sacrée performance, ce genre de trucs qui fait quand même sacrément plaisir! » confie Kemar dans un immense sourire. 

Arrivé de Paris en début d’après-midi, balances faites, No One joue à Nantes dans le cadre de la tournée « Du bruit dans l’ hexagone », quelques dates communes avec les potes de Tagada Jones). Kemar a les yeux rieurs. La date est sold out, la grande salle de Stéréolux est magnifique et partager l’affiche avec Niko Jones et sa bande (sans oublier ce soir là encore les définitivement punks Sales Majestés) pour ce périple qui va se poursuivre jusqu’en Normandie via Brest devant des foules compactes, il ne boude pas son plaisir. Vingt cinq ans après les débuts, il n’est pas blasé. Loin de là!

Il est vrai que le groupe a connu une histoire à rebonds. « Utopia », le deuxième album, enregistré à Woodstock, avait été suivi d’une très longue tournée, de très longs moments passés sur les routes qui avaient sans doute contribué à la séparation en 1998. Musicien dans l’âme, Kemar a saisi l’opportunité de cette mise en pause pour enregistrer en 2002 un album solo, le très beau « Prénom Betty ». « Je n’avais plus la moelle pour la vie de groupe telle que nous la vivions. On était rincé par quatre années de folie, par trop de concerts et les tensions dans le groupe devenaient trop fortes. Alors comme j’adore voyager, je suis parti aux Philippines et c’est sans doute ce qui a inspiré mon album. J’y ai retrouvé une part de calme à défaut de sérénité et une espèce de paix reposante après ces années portées par la contestation. » 

Ainsi sont nés onze titres sur le fil de la confidence où le chanteur laisse pleinement s’exprimer cette voix reconnaissable entre mille, et où il ose parler à la première personne. Il y a des ruptures, de la passion, des croyances envolées, des envies. Les mots sont justes et savamment posés, le cynisme rejoint des envolées plus poétiques. On ne peut s’empêcher de penser à Gainsbourg. Avec ses titres qui pour certains sont indémodables, on ne peut aussi que regretter la non réédition de « Prénom Betty » 

« Je ne sais pas s’il faut y voir du regret. C’est le passé, c’est ainsi. Seul le présent et ce que l’on veut faire de l’avenir a de l’importance, non ? » interroge Kemar. « Et puis qui dit que ce premier album solo ne sera pas suivi d’un second ? » poursuit il avec le regard amusé de celui qui lance son interlocuteur sur une piste sans en distribuer l’éclairage.

Quelques mois après la sortie de son album, Kemar rencontre alors K-mille. Avec celui ci, compositeur venu de la scène electro (il est le compositeur de « UHT », groupe électronique underground), il retrouve la pêche pour de nouvelles écritures. Cela aurait pu donner un autre disque en son nom propre mais l’évidence a roulé… Ce serait la renaissance de No One is Innocent. Les anciens membres n’ont pas embarqué dans l’aventure mais Emmanuel de Arriba, pote de lycée devenu auteur, a donné les premiers couplets d’une co-écriture qui n’a jamais failli depuis. « On se connaît par coeur. On a la même vision du monde, les mêmes énervements, les mêmes aspirations alors écrire ensemble se fait dans la confiance et dans la facilité. « Révolution . com » est sorti en 2004. No One était relancé. 

« Il n’y a pas de recette. Quand on sort un album, je ne me suis jamais enfermé dans des certitudes. J’ai beau avoir la conviction que certains titres sont indiscutables, je me demande encore ce que la maison de disques va en penser. Le nerf de la guerre, aussi idiot ou évident que cela puisse paraître, c’est d’écrire de bonnes chansons. La musique doit suivre. Les meilleurs accords, les lignes de basse, la simplicité parfois, peuvent être extrêmement difficiles à trouver et on peut chercher des heures jusqu’à l’obsession. Le message n’en sera que plus fort s’il passe sur des partitions soignées jusque dans la moindre note. »

Après avoir pas mal changé la composition de son équipe, No One is Innocent ne bouge plus et n’a sans doute jamais été aussi fort. Shanka (François Maigret), le plus ancien du groupe après Kemar, est un guitariste surdoué à qui rien ne semble impossible. Bertrand (Dessoliers) assure à la basse et Gaël (Chosson) à la batterie. Quant à Popy (Bertrand Laussinotte), arrivé au moment de la création de « Propaganda », il a une imagination et une aisance indiscutables. Accessoirement aussi, ce line up là s’entend comme larrons en foire et ça se voit sur scène comme ça se ressent dans les albums. 

« On avait assuré les premières parties de Motörhead et des Gun’s lors de leurs cinq Zénith en 2012. « Drugstore » était sorti un an avant. Mais c’est avec « Propaganda » en 2015 que le groupe a pris un nouvel essor. On a retrouvé toute notre ADN lorsque Popy est arrivé à la deuxième guitare. «Silencio», « Djihad Propaganda », « Kids are on the run » et « Charlie » sont devenus incontournables. La tournée qui a suivi a été énorme et puis il y a eu le Stade de France en mai 2016 avant AC/DC puis un nouveau Stade en juin de l’année suivante avec Les Insus. Ouvrir pour des musiciens comme AC/DC que l’on admire et écoute depuis longtemps est un truc assez énorme mais on a eu assez peu de contacts. On dispose de peu de temps et de peu de souplesse technique pour faire les balances, on joue, on se dit qu’il faut kiffer au maximum, on le vit avec une certaine inconscience… et c’est déjà fin! Avec Les Insus, cela a été plus chaleureux. Nous avions croisé Jean-Louis Aubert dans un festival, il m’a dit beaucoup aimer No One et regretter de ne pas nous avoir vus plus souvent. Et puis la proposition du Stade est arrivée. Cela fait d’autant plus plaisir quand c’est un choix personnel et non un arrangement entre labels. Alors on a encore plus kiffé! Et tous ces souvenirs partagés ont épaissi les liens entre nous.»

Après l’impressionnant « Propaganda », qui était unanimement une réussite totale, un écho terrible aux évènements, ceux de Charlie Hebdo en tête, on pensait que No One Is innocent avait atteint son sommet. Renouveler le succès avait des allures de pari quasi impossible. Erreur de route… Ces types là, Kemar en tête, ne sont pas du genre à se laisser scléroser par les résultats. Seules l’envie et l’urgence à écrire, le besoin presque viscéral de composer et de poser des mots, sont les moteurs. « Assez tôt après la fin de la tournée, on a eu envie de se retrouver et d’écrire. Shanka et Popy ont balancé des trucs impressionnants et la musique a entraîné les thèmes, « Frankenstein », « Ali », « A la gloire du marché » sont venus assez vite. Politiquement, les élections françaises avaient porté Macron au pouvoir mais il était encore trop récemment élu pour nous donner matière à écrire alors que la toute puissance de la finance, les revenants de Syrie constituaient des sujets que nous ne pouvions laisser de côté. » 

Et cela a donné ce « Frankenstein » sorti en mars dernier, davantage dans la réflexion, moins à vif, moins en « réaction » immédiate que Propaganda mais comme tout album de No One qui se respecte avec cette force, cette évidence et son engagement citoyen particulièrement fort. « Fred (Duquesne) a enregistré et produit avec le talent qu’on lui connaît. Je ne dis pas ça parce que c’est un pote mais il a un professionnalisme, une exigence et un savoir faire qui nous poussent vers le haut. Avant de poser ma voix, je travaille encore plus. Je sais qu’une fois en studio, s’il décide de reprendre ne serait ce qu’un morceau de phrase qui ne lui plaît pas, s’il doute, il ne lâchera rien… Alors autant être prêt ! »

Avec ce septième opus effectivement, No One Is Innocent impose encore une fois sa marque. Les guitares sont puissantes, inventives, les partitions imposent et sur scène, le « Frankenstein Tour » montre toute son énergie. Sur la scène comme dans la salle, personne ne reste en place. Dopés à ce dynamisme, sautant, virevoltant, frappant avec la rage du boxeur devant livrer son meilleur combat, Kemar et sa bande mouillent la chemise. Et ce n’est même pas une posture. Pour autant, Kemar ne veut pas non plus être résumé à ses sauts désormais largement immortalisés. « Ce serait quand même réducteur! On donne tout, on est à l’instinct mais il y a des moments où on regarde le public droit dans les yeux pour mieux faire passer le message et le convaincre. Parfois d’ailleurs, quand je viens discuter avec les gens après le concert, certains commentaires prouvent qu’il y en a dont les idées sont diamétralement opposées aux nôtres. Ca se voit à leurs remarques. Peut-être qu’ on aura ouvert une réflexion, un débat.. Qui sait ? » 

Généreux à l’extrême, profondément humaniste, Kemar n’a jamais oublié les messages de tolérance portés par son père, qui lui a raconté le drame arménien mais n’a jamais été dans un esprit de revanche. Une ouverture d’esprit que le musicien a toujours appliquée. Même si ses colères contre les extrémistes de tous bords, le racisme, le fait du prince (notamment financier) n’ont pas cédé avec l’âge, Kemar ne se voit cependant pas aussi agile ou bondissant avec dix ans de plus. « Dans l’idéal, No One aurait une fin de carrière à la Zidane. En plein succès! »  commente ce passionné de foot. Que les fans des « Kids » se rassurent, le coup de sifflet final n’est pourtant pas pour demain. Il y aura encore au moins un ou deux albums et avec les tournées qui vont de pair, cela repousse encore loin l’échéance. « J’ai pas mal d’envies. Mes rêves de rock énervé ont été exaucés avec No One. Mon Graal serait désormais de chanter du blues electro, du « Johnny Cash electro », si on peut tenter le lien. Cela pourrait se faire avec K-mille, avec lequel j’avais relancé No One, Tom Fire, un musicien et producteur influencé à la fois par l’electro, le reggae et le hip hop… Ce ne sont encore que des pistes mais c’est vrai que j’adorerais (…) On verra si cela se concrétise. Je viens déjà de vivre une belle expérience avec Merzhin. Le groupe, qui est lui aussi très engagé politiquement, m’a invité quand il enregistrait son nouvel album pour partager un titre, « Nomades ». Il parle de ces populations immenses qui ont vécu et vivent encore sur les routes, par choix ou par obligation. Les gars de Merzhin sont de chouettes mecs, plein de bienveillance. J’ai été super accueilli et je trouve que le titre accroche bien. En tout cas, depuis sa sortie cet été, on nous en parle avec plein de positivité. »

« Je ne suis pas obsédé et n’ai aucun souci de reconnaissance absolue, » poursuit Kemar, « mais j’ai encore plein de choses à raconter. Et puis surtout d’abord, plein de choses à vivre avec No One. J’adore ce groupe, j’adore jouer et partager tout avec ces gars là. Quand on se regroupe autour de la batterie, qui est vraiment l’élément central de tout, c’est hyper fort. J’aime mater mes potes sur scène car à chaque concert, c’est pareil, on monte et on joue comme si c’était la dernière fois. » 

Par chance, ce ne sera pas le cas. Dans plus de cinq heures (No One Is Innocent joue à 23h, dernier de la soirée), Kemar sera sur scène. Ses acolytes se sont égrainés entre hôtel pour se reposer et visite touristique du voisinage. Lui ne sortira pas de la salle. A peine une sieste express dans les loges puis il prendra des nouvelles de chacun, y compris des copains des autres groupes. Profondément humain, attentif aux autres, soucieux que chacun se sente parfaitement bien (les écueils des tournées du tout début ont servi d’expérience), Kemar, l’artiste prolixe, est une personnalité rare. Touchant jusque dans ses colères. Un « honnête homme », la fougue et la modernité en plus.

Magali MICHEL.

Reportage Photos // Sophie BRANDET.

– Un énorme merci à Kemar pour sa disponibilité et à No One is Innocent, équipe technique comprise, pour sa confiance. – 

Léonard Lasry joue sur toutes les lignes de ses portées

Compositeur, interprète, accessoirement aussi co-dirigeant (avec son frère) d’une célèbre marque de lunettes, Léonard Lasry a l’hyper activité prolixe. Il crée au fil de ses rencontres et de ses envies. De temps en temps heureusement, il se donne la priorité… et ça lui réussit plutôt bien. « Avant la première fois », son nouvel opus sorti voilà un an, vient d’être diffusé au Japon alors que lui même participait au festival « Saison Rouge ». Un détour nippon à succès avant de retrouver son agenda surchargé et la longue liste de ses projets. 

« Je suis passionné, cela doit venir de là! Avoir autant de projets est une chance dont j’ai pleinement conscience et dont je ne me plaindrai jamais », assure Léonard Lasry. A trente-six ans, celui qui compose aussi bien pour lui-même que pour Marie-Amélie Seigner, Gabrielle Lazure ou bien encore Jean-Claude Dreyfus, n’a jamais connu actualité aussi riche et carnets de projets aussi pleins. « Choisir serait renoncer. Je fonctionne au coup de coeur, au feeling, aux rencontres et souvent, un projet en entraîne un autre. » 

Dans le tourbillon de ses envies, Léonard Lasry ne s’est pourtant jamais laissé submergé et a toujours tout maîtrisé. Ne pas se fier à son look de parfait « hipster », il n’est pas homme à être enfermé dans une case. Assis devant un piano à l’âge de douze ans, il est remarqué dès l’adolescence pour ses talents de mélodiste et à vingt-quatre ans, il sort son premier disque, douze titres dont il signe l’intégralité des paroles et musiques. Avec un « bonus », « On se voit ce soir », une chanson dont les paroles ont été écrites par André Téchiné et la musique, Philippe Sarde. Il y a pire duo! L’ aventure était lancée.

La formation musicale a continué de s’enrichir et les collaborations se sont succédées. Mais c’est la rencontre avec Elisa Point (interprète méconnue mais et parolière de Christophe notamment) qui a eu une influence majeure. « En 2012, nous avons enregistré ensemble « L’ Exception », un album dont chaque titre renvoyait à une vidéo réalisée par Gérard Courant, comme autant d’hommage aux légendes du cinéma des années soixante. C’était totalement nouveau. On ne s’est plus lâché ensuite, elle a les mots précis, les verbes justes, ceux que je n’ai pas même besoin de trouver puisqu’elle les a déjà posés.» 

Après un autre opus plus intimiste un an plus tard, Léonard Lasry compose les bandes originales de plusieurs films produits (entre autres) par Christian Fechner, des musiques qui sont programmées au Festival d’Avignon et même la bande son du célèbre « Clan des Veuves » avec Ginette Garcin. Sa passion le portant vers tous les domaines, il collabore aussi avec des artistes contemporains, produit et compose « Maripola X Songs » un single deux titres pour Maripol, personnalité fameuse du Downtown New York, collabore avec Li Mahdavi et signe des morceaux pour de grands noms de la Haute Couture comme Valentino ou Dior. 

Mais dans le domaine, ce dont Léonard Lasry est peut-être le plus fier, est vraisemblablement d’avoir permis à Hervé Léger de réaliser son rêve. « Hervé était une personne incroyable, un talent et un sens de la création exceptionnels. La mode ne faisant pas tout, il caressait depuis longtemps une envie de chanter mais cette idée n’avait jamais été concrétisée. Il m’en a parlé, je lui ai dit « banco! je relève le défi et on le fait ! » Ainsi est né « Blue Sapphire » que j’ai composé et produit et qu’il a pris un plaisir immense à enregistrer. Malheureusement, nous n’avons pas pu poursuivre car Hervé Léger est mort brutalement peu après. »

A force de composer pour les autres, Léonard Lasry n’a t’ il pas délaissé sa propre carrière ? Il est certes reconnu mais le grand public ne sait pas forcément encore mettre un nom sur son visage. « Peut-être… On m’en a souvent fait la remarque. Mais je trouve toutes mes créations assez cohérentes au final car elles se sont enrichies les unes des autres et tout s’est enchainé naturellement. Sans ce parcours je n’aurais pas eu la demande du Crazy Horse lorsque le célèbre cabaret parisien a préparé « Dessus Dessous » avec Chantal Thomass. Je n’aurais pas réalisé « Strip tease moi » puis « Totally Crazy », qui reprenait les numéros fétiches du cabaret. Je me trouve donc vraiment chanceux car humainement, cela n’ a été qu’une suite là de belles rencontres.  Il faut un temps pour tout. Cette fois c’est vrai, je consacre plus de temps à mes propres chansons. Mais cela ne m’empêche pas d’avoir en parallèle pleins de projets pour d’autres! »

« Avant la première fois », quatrième et dernier album en date, est sorti à l’automne 2017 (toujours avec des paroles d’Elisa Point) et a été unanimement salué. Le premier extrait, « L’original » a été porté par un clip (à base d’ampoules qui collent et décollent), parfait reflet de la pop élégante de leur auteur. « Chaos », le nouveau clip, est une sorte de road movie sur les corniches de la Méditerranée avec un Léonard Lasry, conducteur, qui voit défiler les personnages à ses côtés. Les gens changent. Pas lui. Il y a aussi des titres forts, comme « La vraie fatigue de Paris » ou  « Trois » («Si trois fait des envieux, A deux est-ce toujours mieux?, Trois n’écoute que son corps, Son coeur a tous les torts »). Homogène, entre portées minimalistes, murmures quasi gainsbourgiens et échappées beaucoup plus larges et lyriques, l’album vise juste et permet de saisir l’impressionnant talent de mélodiste de Léonard Lasry. 

Il a fallu cinq longues années pour boucler cet opus. En incorrigible perfectionniste, Léonard Lasry n’a pas hésité à réenregistrer certains morceaux car sa voix ne lui plaisait pas. « Avant la première fois » est ressorti cet été en version double album, offrant un second volume, « Après le feu des plaisirs », avec des versions piano-guitare-voix plus proches de ce que Léonard Lasry livre en concert. Qui pénètre cet univers incomparable sera à jamais transporté. Même après la première fois…

Magali MICHEL.

Crédit photos // Vincent Brisson // Paul Mouginot.

 

Marc Lavoine ovationné par le Zénith de Nantes

Six ans depuis « Je descends du singe ». Six ans que Marc Lavoine n’était pas revenu sur scène et n’avait plus posé ses pas dans l’univers de la musique, leur préférant les rôles pour le cinéma ou l’écriture. Le livre consacré à son père («L’homme qui ment», sorti en 2015) a été vendu à plus de 400.000 exemplaires ; un autre est en préparation. Mais cette fois, nouvel album en poche, le voilà de retour. Et le moins que l’on puisse dire est qu’il est toujours aussi fringant, sûr de sa voix.

On ne va pas se mentir : le garçon est plutôt agréable à regarder avec ses yeux verts un peu mélancoliques, son allure d’éternel adolescent drapé dans des costumes sombres sur sneakers blanches. Alors même si on ne va pas le réduire à son physique, ce charme indéniable sur cette voix un peu rauque que l’on ne présente plus expliquent (au moins en partie) la très grande majorité féminine de l’assemblée. Trois milles spectateurs, fidèles de la première heure, heureux de le retrouver enfin et qui attendent avec curiosité cette nouvelle tournée, les chansons qui auront été retenues. 

Sorti avant l’été, écrit dans la foulée du roman autobiographique dédié à son père, « Je reviens à toi», le douzième opus de Marc Lavoine est assez grave. S’il continue à chanter l’amour avec la même élégance, il évoque aussi sans détour la solitude (comme avec ce poignant « Seul définitivement », porteurs des stigmates de la perte de la mère de son fils aîné, de sa propre mère également). L’album évoque aussi les séparations, la fin d’un amour, comme une résonance à sa propre histoire. A cinquante-cinq ans, Marc Lavoine a conservé sa sincérité, son envie de dire, de partager ses vagues de mélancolie qui l’habitent.

Après une première partie laissée à Vanille (la fille de Julien Clerc a égrainé ses titres en guitare-voix avec une jolie énergie, une fraîcheur assurée qui ont donné envie d’aller faire davantage connaissance avec son univers), Marc Lavoine a fait son entrée avec le très adapté « Comment allez vous? » et déclenché un tonnerre d’applaudissements, enthousiasme nourri qui ne cessera plus avant la fin du show.

Mêlant harmonieusement les morceaux récents, comme cette sombre ballade dans les rues de Paris largement inspirée par sa rupture récente  (« Je reviens à toi ») aux incontournables (« C’est ça la France », « C’est la vie », « Paris », « Toi mon amour » (entre autres) repris par la foule, le concert monte en puissance et c’est d’une même voix forte que le public remplace Cristina Marocco sur « J’ai tout oublié ». 

Marc Lavoine, que l’on a connu assez statique, pour ne pas dire figé (peut-être par une forme de trac) ose davantage. Il interprète ses titres avec une force nouvelle. On pourra toujours plaisanter sur la chute (par deux fois) de son micro, le moment reste anecdotique au regard de la soirée. Fabrice Aboulker, complice de toujours, auteur des partitions du « Parking des Anges », des « Yeux revolver » a signé l’intégralité des musiques de ce nouveau disque et Marc Lavoine prend un plaisir manifeste à faire visiter cet univers musical bien connu, tout juste réinventé. 

Le chagrin a beau être l’ une des clés de voûte de ses nouveaux titres, la soirée ne plonge pas pour autant dans une détresse abyssale. Il y a même de vrais moments de rires. De très jolis moments également de poésie. On sent que la passion n’est pas feinte, que le goût des mots justes, des mots qui emportent avec ou sans rime sont pour lui autant de richesses et de chemins de traverses nécessaires, des sauve qui peut la vie. Une intemporalité des sujets comme des textes qui n’est pas très éloignée de ce qu’ il a eu envie de livrer sur scène, le tout mis en lumière par une scénographie innovante, combinant modernité et poésie. Un très joli moment de scène.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

Rencontre avec les amours désenchantées de Pierre Lapointe

La veste a les sequins bleu ciel du parfait showman, ultime accessoire paillettes dans un spectacle dont la sobriété reflète les lumières de ses tourments intérieurs. Pierre Lapointe compose sur les feuilles de ses amours mortes. Désespérément gay et beau à la fois.

Ce 11 Octobre à Nantes, la salle Paul Fort est bondée et les travées pleines de fans de la première heure. Un public acquis d’avance, qui connaît les refrains par coeur mais ne tapera pas dans ses mains et ne chantera pas avec Pierre Lapointe, respectant ainsi ses consignes. Un public qui ne lui en voudra pas non plus de reprendre aux mots près ses intermèdes comico-tragiques. « Si vous venez pour la seconde fois et bien désolé mais on ne peut pas toujours tout changer » lance t’il en riant… ce qui coupe court au débat. Alors oui, même ses « Si vous avez perdu quelqu’un récemment, quelqu’un de votre famille, ou même votre chien… j’espère que vous n’êtes pas venu seul ! » sont encore de sortie, histoire de rappeler que la soirée ne sera pas un joyeux karaoké. Au même humour noir, les mêmes rires en retour, bref intermède joyeux entre trois chansons porteuses de désillusions, de mélancolie, d’amour et surtout de désamour. Les mots sont crus souvent, les sentiments multiples et l’homosexualité décomplexée.

Pour ce spectacle mêlant ses deux derniers albums, Pierre Lapointe n’a pas voulu de mise en scène excessive mais plutôt misé sur un double accompagnement insolite, piano-marimba. Le décor composé de néons lumineux joue également la sobriété avec élégance et modernité. Pierre Lapointe se glisse de temps à autre derrière le piano, le reste du temps et pendant près d’une heure trente, il se tient debout face au public comme s’il lui déroulait une histoire, l’histoire de sa propre vie.

La voix est puissante et se fie des notes. Impossible de tricher quand il s’agit de chanter avec un habillage aussi épuré. Mais l’aisance de Pierre Lapointe n’est plus à démontrer. « Paris Tristesse », « Mon prince charmant », « le Halo des amoureux », les chansons défilent sans temps mort dans leur cruelle vérité et reprennent les plus beaux titres du chanteur avec une large part laissée à « La Science du coeur », son avant dernier album. Aucune concession, un regard lucide sur l’existence dans un monde où le fond disparaît au profit du paraître, de l’image modifiée pour mieux être likée. Il affiche ses amours masculines mais le sentiment est éternel et chacun s’y retrouve.

Pierre Lapointe se définit comme un chanteur populaire, ce qu’il est incontestablement au Québec, sa terre d’origine. En France, depuis une dizaine d’années, il avance tranquillement mais sûrement, passant de chanteur « reconnu » à plus largement « connu ». Pas encore populaire. Mais sur le bon chemin.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

– NB : Un dernier mot à toi le spectateur du premier rang pourtant largement dans l’âge de raison mais qui as cru devoir couvrir de propos méprisants la photographe, venue pour travailler, assise discrètement par terre l’espace de deux chansons et ce, de façon autorisée par la production: ton volume sonore faisait plus de bruit que le déclenchement de son appareil et chercher l’approbation de tes voisins ne faisait en vérité que les gêner.  Par contre, ta fille assise à tes côtés et donc elle aussi au premier rang, pouvait se dispenser de passer la soirée sur Facebook car l’écran lumineux de son téléphone a été bien visible toute la soirée.  Dans la pleine luminosité de son impolitesse. Comme ton rire si exubérant et inapproprié entendu jusqu’au fond des travées. Le respect et la tolérance… deux mots magnifiques de la langue française. –