La cuvée prometteuse du 43ème Printemps de Bourges

La 43ème édition du Printemps de Bourges se déroulera du 16 au 21 avril prochains. Le festival berrichon, qui donne le La de la saison des festivals, mêlera comme à ses habitudes valeurs sûres (Hubert-Félix Thiéfaine, Zazie, Gaëtan Roussel), artistes plus récemment plébiscités (Clara Luciani, Jeanne Added) et nouvelles recrues des Inouïs, à qui on peut souhaiter une trajectoire aussi heureuse que celle d’Eddy de Pretto, Odezenne ou Radio Elvis, les deux derniers repassant cette année par Bourges. Et puis il y aura ce moment très attendu, un grand hommage rendu par Izia, Arthur et Ken Higelin à leur père disparu l’an dernier.

On a beaucoup fustigé le Printemps de Bourges, « rendez-vous parisien de province », « détour des pros ne venant que pour partager des verres entre gens de bonne compagnie ». Certains pensaient même que le départ de Daniel Colling, âme fondatrice, et l’arrivée de Gérard Pont transformerait le Printemps en énième festival, avec ses mêmes artistes que l’on retrouve partout quand ils sont en tournée, une sorte de Francofolies berrichonnes, Gérard Pont étant également grand ordonnateur de la manifestation rochelaise. Faire et laisser dire… Après les années difficiles, la météo catastrophique et les finances dans le rouge, le Printemps de Bourges a réussi à se redresser et trouver le rythme pour tenir la tête haute, une mutation sans se rogner et conserver ce qui est dans son ADN, la présentation au public de ceux qui feront la musique de demain, en parallèle de la présence de grosses têtes d’affiche.

Hommage à Jacques Higelin, 18Avril, le Palais d’Auron.

Pour cette 43ème édition, on peut d’ores et déjà affirmer que l’hommage rendu par les trois enfants de Jacques Higelin, Izia, Arthur et Ken et bon nombre de ses amis, dans un spectacle intitulé «Jacques, Joseph, Victor… dort » sera l’une des soirées marquantes. Autre évènement très attendu, le nouvel arrangement de « L’homme à la tête de chou » de Jean-Claude Gallota, un spectacle qui mêlera musique et danse et célèbrera Serge Gainsbourg et Alain Bashung. Dans un genre totalement différent encore, Rodolphe Burger se produira à l’Abbaye de Noirlac pour un spectacle spécialement conçu pour l’édifice millénaire.

Quatorze anciens Inouïs seront également de la fête avec notamment Aloïze Sauvage, Odezenne, ou Radio Elvis. La sélection des Inouïs 2019 sera quant à elle révélée le 21 Février. Au fil des ans, cette sélection est devenue une véritable référence et beaucoup se pressent pour bénéficier de ce « label ».

Aloïse Sauvage, 19Avril, l’Auditorium.

En plus des soirées hip-hop le 18 avril (avec entre autres, Dod Saint Jude et Pongo) et rock (Lady Bird, Rendez-vous…) le 19, la nouvelle scène de la chanson pop francophone sera aussi présente avec Hubert Lenoir, Requin Chagrin ou bien encore Bleu Toucan.

Hubert-Félix Thiéfaine, 17Avril, le W.

Zazie, 18Avril, le W.

Lou Doillon, 18Avril, l’Auditorium.

Aya Nakamura, 21Avril, le W.

Mais pour que la fête soit complète, il ne fallait pas oublier des têtes d’affiche fédératrices. Hubert-Félix Thiéfaine viendra donc célébrer ses 40 ans de carrière. Boulevard des Airs, Zazie, Lou Doillon, Charlie Winston, Gaëtan Roussel feront eux aussi le détour par le Berry. Tout comme la jeune Aya Nakamura, récemment nommée aux Victoires de la musique, qui se produira pour la première fois sur une scène du Printemps.

Jeanne Added, 19Avril, le W + le Palais d’Auron.

Vald, 18Avril, la Halle au Blé.

Gringe, 18Avril, la Halle au Blé.

Autres concerts très attendus, ceux de Jeanne Added, Victoire de l’artiste féminine de l’année, la talentueuse Clara Luciani, Ofenbach, Thérapie Taxi, Vitalic ou Salut c’est cool. La musique urbaine ne sera pas en reste avec Gringe, l’Ordre du Périph, Vald mais aussi Columbine ou Giorgio. La cuvée 2019 s’annonce prometteuse.

–  Programme complet et réservations sur printempsdebourges.com – 

Angèle, la nouvelle ambassadrice de l’histoire musicale belge

Un an après avoir ouvert pour Ibeyi, Angèle repassait par Stéréolux (Nantes), tête d’affiche d’une date qui affichait complet depuis des mois. Une heure trente de show à l’image de la jeune femme : musical, fort et plein d’énergie. Vrai.

Dire qu’Angèle, vingt-trois printemps depuis décembre, un album, « Brol » sorti en octobre dernier et très vite certifié double disque de platine, nommée aux Victoires de la Musique dans la catégorie « Album révélation » et « Création audiovisuelle » a déjà tout d’une grande est insuffisant. Rares sont les jeunes artistes qui se produisent avec cette pêche communicative, ce sens de la scène, une voix et une musicalité aussi parfaites. Il est vrai qu’à une époque où le nombre de followers est censé signer le talent et qu’être youtubeur populaire donnerait un blanc seing dans la moindre maison de disques, Angèle (qui affiche néanmoins plus d’un million cent mille followers sur un compte Instagram énorme d’inventivité, d’humour et de musiques) détonnerait presque avec son parcours sans faute et solidement bâti.

Lorsqu’Angèle van Laeken débarque en 2017 sur les réseaux sociaux avec son premier single « La loi de Murphy », la jeune belge (fille de la comédienne Laurence Bibot et du musicien Marka, soeur de Roméo Elvis, l’un des grands du rap actuel) affiche déjà un joli parcours. Après une double formation jazz et musique classique, la jeune fille a intégré le groupe de son père tout en donnant des concerts dans les cafés de Bruxelles. Sa reprise du célèbre titre de Dick Annegarn, hommage à la capitale belge, ne laisse personne indifférent. Son franc parler, sa façon d’être cash et son humour sans filtre entre deux post de vidéos où elle se met en scène sur Instagram complètent un bouche à oreille qui va très vite. Angèle assure alors les premières parties de son concitoyen Damso (qu’elle accompagne également sur son album « Lithopédion ») puis celles d’ Ibeyi. L’engouement ne s’est plus arrêté depuis.

« La loi de Murphy » sort fin 2017… et ce sont des millions de vues sur Youtube. Même succès pour « Je veux tes yeux » l’année suivante. Lorsqu’ elle se produit au Printemps de Bourges cette même année, juste avant Eddy de Pretto et Charlotte Gainsbourg, le Palais d’ Auron est debout et salue comme rarement la première partie d’une soirée. Aussi à l’aise derrière son clavier qu’en bord de scène pour regarder le public dans les yeux, Angèle a déjà cette présence qui signe l’évidence. La petite jeune femme, drapée dans son kimono vert à fleurs, est couverte de superlatifs.

Ce 30 janvier, boostée par des dizaines de concerts, la sortie triomphale de « Brol » (expression belge qui traduit le bazar), la double nomination aux Victoires de la Musique, Angèle repassait donc par Nantes (dans la salle maxi du Stéréolux), là même où elle ouvrait pour Ibeyi quelques mois plus tôt.

Le public est acquis d’avance. La date est sold out depuis des mois mais des dizaines de fans tentent quand même de croiser d’éventuelles reventes aux alentours de la salle sous le regard d’adolescentes qui se réchauffent en sautillant après avoir attendu longuement dans le froid pour truster les premiers rangs de la fosse. Les cris qui surgissent lorsque les premières notes résonnent sont faciles à imaginer… Silhouette gracile dans son tee-shirt rouge assorti à ses bottines, élégant baggy violet, Angèle leur sourit et enchaîne ses titres parmi lesquels se glissent de magnifiques reprises (comme cette chanson de Pauline Croze). 

Rodée à la scène, à l’aise dans les échanges avec le public et n’hésitant pas à jouer la carte de l’humour, Angèle s’autorisera pourtant à demander de façon subtile et douce, un peu plus d’ écoute car la soirée aurait rapidement pu virer en chorale hurlante. Angèle est en effet à ce stade de sa popularité où les salles se remplissent à la vitesse de l’éclair, où tout est enthousiasme pour les spectateurs, ce qui malheureusement gâche l’écoute et ne permet pas de laisser toutes leur places aux titres souvent forts de la jeune femme. Car Angèle n’est pas la nouvelle blonde souriante et jolie de service. Elle est aussi et avant tout une musicienne dont les chansons ont un sens et dont les thèmes ne sont pas forcément « légers », soutenues par des partitions ultra léchées. Alors entre deux « Angèle, tu es belle » ou « Angèle, je t’aime », elle a dû reprendre les notes en mains lorsque la foule a carrément sauté la mesure et devancé musique et paroles. 

Si ce passage est sans doute inévitable quand arrive le succès, pas certain que ce soit la meilleure chose à offrir à son idole et évidemment, encore moins au reste du public, celui qui est venu pour entendre une voix et non assister à un karaoké géant. Espérons qu’Angèle passera rapidement ce moment, Patrick Bruel en son temps, qui avait connu des ambiances similaires, raconte aujourd’hui encore combien il trouvait le moment complexe, ému mais aussi dépassé car au fil des concerts, il suffisait que sonnent les premiers accords pour qu’il n’ait plus besoin de chanter, la foule le faisant à sa place.

Là où n’existait voilà un an qu’une succession de chansons sans réelle mise en scène, la tournée actuelle permet à Angèle de mettre en lumière son second degré, son sens de la dérision. Elle lui ressemble, entre éclats de loutre et jogging à paillettes pour prendre la lumière sans se prendre la tête. Entre émotions et énergie, dansant ou posée derrière son piano, Angèle est une jeune femme de son temps, sans compromis, s’autorisant toutes ses envies, refusant le faux semblant et confessant en riant succomber aux phénomènes parfois bêtas de la société actuelle. A l’aise dans ses baskets comme sur ses talons, elle a ce quelque chose de la fleur qui vient d’éclore et n’est pas près de faner, ce truc en plus qui ne vient pas par l’apprentissage même le plus long. La grâce. 

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

Clara Luciani ou la force de l’explosion tranquille

Un vent de féminisme tranquille et chargé d’amour bien plus que de vengeance a balayé Stéréolux (Nantes) ce 24 Janvier. Clara Luciani impose sa voix et ses textes avec une force douce, porté par le succès de « Sainte Victoire », son premier album. Une artiste attachante et résolument à part.

Longue dame brune, elle s’est avancée avec quelques minutes de retard mais le public nantais lui a vite pardonné lorsqu’elle a expliqué sitôt son premier titre, « être en plein jetlag pour cause de tournée Australienne » mais « se nourrir de l’énergie offerte » à chaque concert. La jeune femme ne cherche pas de discours ampoulés ou préfabriqués. Le propos peut sembler convenu, il n’en est pas moins sincère, à l’image de cette musicienne débarquée dans le paysage musical hexagonal voilà déjà plusieurs années mais portée sur le devant de la scène par un premier opus sorti au printemps 2018 et qui a mis tout le monde d’accord.

Clara Luciani, dont le nom trahit les origines corses (par un grand père paternel qu’elle n’a malheureusement pas connu) a grandi dans les confins de Marseille et a très vite compris que sa voie ne serait pas tracée par les études d’histoire de l’art qu’elle avait pourtant entamées avec conviction. A vingt ans, sa rencontre avec les membres du groupe « La Femme » signe le tournant. Elle en devient l’une des voix féminines et enregistre deux titres sur « Psycho Tropical Berlin », en 2013. Elle migre ensuite vers d’autres projets, accompagnant sur scène Raphaël ou assurant la première partie de Benjamin Biolay mais laissant déjà l’envie à son auditoire de la retrouver plus longuement sur scène.

Souriante, dominant ses troupes du haut de son mètre quatre-vingt-deux, Clara Luciani a l’énergie contagieuse et la fermeté pleine de douceur. Aucune agressivité dans ses propos même si elle n’hésite pas à affirmer qu’elle « pourra dégoupiller la bombe qu’elle cache sous son sein » s’il le fallait, comme elle le dit dans « La Grenade », titre fort de l’album sorti en avril dernier. Là où d’autres déclinent la haine et les rancoeurs, la jeune femme préfère miser sur la parole, l’échange et la compréhension. La vengeance est une option qu’elle ne choisit pas. 

« La Baie » est un très bel hymne à l’harmonie des sexes tandis que « Drôle d’époque » ne cache rien des incertitudes sur la place de la femme. A l’aise derrière son micro, d’une complicité évidente avec ses quatre musiciens, Clara Luciani est toute aussi affirmée lorsqu’elle s’empare de sa guitare. On sait la relativité des comparaisons mais il y a en elle quelque chose de Françoise Hardy. Une Françoise Hardy à la voix grave et chaude, dont les partitions seraient remixées par Gainsbourg ou Mac Cartney.

Le public écoute avec attention et salue chaque titre avec enthousiasme. Initialement prévu dans la salle Micro de Stéréolux, le concert avait rapidement du migrer vers la salle Maxi tant la demande était forte et il s’est joué à guichets fermés comme la plupart des dates de la tournée la jeune femme. Après avoir partagé une quinzaine de titres bouleversants ou plus dansants, Clara Luciani s’en est pourtant allée. Elle a gravi sa  « Sainte Victoire » en beauté et ses fans sont à l’évidence prêts à la suivre dans tous ses prochains Everest.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

« LA LA LAND »  en Ciné Concert, l’émotion intacte

Après Paris, Lille et avant Bordeaux, La La Land, le film musical de Damien Chazelle faisait escale au Zénith de Nantes ce 4 janvier. Pas d’ Emma Stone ni de Ryan Gosling mais une version « ciné concert » portée par le Yellow Socks Orchestra qui s’est fait une spécialité dans les musiques de film. Précis et beau.

La La Land et sa collection d’Oscars (meilleur réalisateur, meilleure actrice, meilleure photo, meilleure musique, meilleur décor), un succès planétaire à sa sortie en 2016 et des chansons à jamais gravées dans les mémoires, s’offre un détour revisité à travers la France en version « ciné-concert ». Le pari est risqué car le film de Damien Chazelle et plus encore, la bande originale signée Justin Hurwitz sont d’une réussite totale. Mais Nicolas Simon et les soixante-quinze musiciens du Yellow Socks Orchestra relèvent le défi avec une maestria impressionnante.

Tandis que défilent les destins croisés de Mia Dolan, serveuse dans un café de Los Angeles courant les auditions pour accrocher le rôle qui lui permettra de devenir actrice, et de Sebastian Wilder, musicien fou de jazz, flamboyants amoureux que la réussite finira par séparer, la partition défile, parfaitement calée. La présence des musiciens sous l’écran géant est discrète et n’altère pas les émotions. Elle leur donne une autre couleur. Moins intimiste mais toute aussi forte.

Histoire de ne pas se contenter de la seule interprétation de la bande originale, l’orchestre ajoute des morceaux supplémentaires. En ouverture, après l’entracte et plus encore une fois la projection terminée. Les musiciens prennent un plaisir manifeste à cet exercice assez original et n’hésitent pas à danser sur leurs chaises quand le rythme s’accélère. Et comme dans un « vrai » concert, ce sont des applaudissements nourris qui saluent régulièrement les morceaux.

« City of stars » ou bien encore « Another day of sun » ont offert à « La La Land » ses refrains éternels. Le Yellow Socks Orchestra leur a rendu un hommage inattendu et totalement réussi.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

Charlotte Cardin a tous les atouts dans son jeu !

 Ce 20 Novembre sur la scène de Stéréolux (Nantes), Charlotte Cardin enfonce le clou pour nous rappeler que la distribution des cartes a mis la justice en joker alors que d’autres ont la paire gagnante : la beauté et le talent. A 24 ans, la québécoise déjà star en ses terres natales, conquiert tranquillement le Vieux Continent grâce à une voix unique et des chansons dont elle signe paroles et musique. En anglais et en français. De quoi doubler la mise et avoir tous les atouts dans son jeu.

A huit ans, fascinée par Céline Dion, Charlotte Cardin prend ses premiers cours de chant, encouragée par des parents mélomanes davantage fans de Led Zep. A quinze ans, pour donner de la liberté financière à ses envies, Charlotte Cardin devient mannequin grâce à un physique longiligne et une belle tête sur un port altier. Trois ans plus tard, le public québécois la retrouve dans « The Voice » où elle grimpe jusqu’en finale et accroche Garou qui la convie en première partie de ses concerts. 

Parfaitement bilingue, la jeune femme ne s’embarrasse pas des codes et ne cherche pas à se glisser dans les cases trop vite fabriquées de l’industrie musicale. Ses goûts la portent vers la soul, le jazz, le trip-hop et bien sûr la pop pour laquelle elle avoue une passion. Mais elle se fie des références et sa première envie est de ne pas être réduite à son physique, raison pour laquelle elle se présente sur scène sans « tenue » de lumière. Un tee shirt immaculé, un pantalon noir à pinces, des bottines noires… difficile de faire plus sobre. Et un clavier tourné vers le public simplement portant son nom pour toute décoration, comme si elle doutait encore et pensait que se présenter était encore nécessaire. 

Cette envie d’être fidèle à ce qu’elle est, de la jouer sans artifices, se retrouve dans ses titres. « Main Girl », véritable succès des deux côtés de l’Atlantique, parle vrai. Au Québec, avec seulement deux EP, Charlotte Cardin remplit des salles immenses. En Europe, le succès est en train de s’installer sûrement tandis que sur YouTube ses vidéos se voient par millions. 

Joueuse, la musicienne brouille les cartes sans bluffer pour autant. « Dirty Dirty », qui n’est pas sans rappeler Amy Winehouse, ne semble pas avoir grand chose en commun avec « Faufile » , le tubesque « California » ou bien encore « Big Boy », mais chez la jeune femme, le jazz voisine superbement avec la soul et les mélanges sont toujours des recettes à succès.

Charlotte Cardin aura vingt-cinq ans dans quelques semaines. Le monde lui fait des yeux doux. La partie est lancée et n’est pas prête de s’arrêter.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

Dernier abordage français pour Coeur de Pirate

Il y a dix ans, Coeur de Pirate (Béatrice Martin à la ville) faisait une entrée fracassante, tous tatouages dehors, avec sa voix fluette, son talent de pianiste et des chansons qui parlaient de sa vie, de ses erreurs et de ses envies. Des centaines de concerts plus tard, elle a accroché des millions de fans qui suivent avec fidélité les errances de ses coups de coeur, une vie personnelle surmédiatisée. Coeur de Pirate bouclait à Nantes ce 30 Octobre sa tournée française.

Difficile d’imaginer que la jeune femme qui s’assoit sur les marches au bas et au sommet desquelles jouent ses quatre musiciens, est une jeune femme de bientôt trente ans. Dans sa robe courte vermillon, converse immaculée aux pieds, elle a gardé l’allure adolescente. Et pourtant, Béatrice Martin a laissé toute sa place à Coeur de Pirate, artiste désormais auréolée de nombreux disques d’or, forgée par des milliers de kilomètres à travers le monde pour passer de scène en scène. 

Dix ans. Dix ans de tout. Dix ans de vie, avec ses hauts et ses plus bas, creuset dans lequel elle puise la matière de ses chansons. Sans tricherie. Sans faux semblant. Avec la désarmante vérité des enfants et une émotion non feinte. C’est sans doute cette transparence à peine voilée que le public apprécie et la raison pour laquelle il la suit avec fidélité.

Ce soir là, sur la scène de Stéréolux à Nantes, Coeur de Pirate boucle une longue tournée à travers la France avant de poursuivre ailleurs en Europe. Elle a toujours affirmé ne pas savoir le chemin que prendrait sa carrière mais elle se laisse emporter avec fougue sur les traverses de ses dates.

En plus de quatre-vingt dix minutes, c’est tout le parcours qui défile, les titres les plus emblématiques de ses cinq albums qui se succèdent, de quoi ravir une assistance (dont beaucoup de jeunes enfants) toute acquise à ses partitions. « Combustible », « Ensemble », « Les amours dévoués », « Francis » bien sûr ou bien encore « Drapeau blanc », la salle est comble et joue les choeurs discrets mais enthousiastes. 

Lorsque résonnent les premiers accords de la très belle « Place de la République », c’est comme un vent d’émotion qui balaie les travées. Avec sa voix incomparable, derrière son piano à queue, Coeur de Pirate installe l’émotion avec une force tranquille à laquelle personne ne saurait résister. Les chagrins bien écrits ont toujours quelque chose d’universel. 

« Saint Laurent » ne pouvait pas manquer ce rendez-vous, « Oublie moi », Comme des enfants » non plus, qui laissent « Dans la nuit » et « Prémonition » boucler ce rendez-vous mêlant subtilement les émotions les plus contrastées de ce moment conclu par une ovation finale, salle debout. 

L’accueil mitigé réservé à « En cas de tempête, ce jardin sera fermé » sorti l’an dernier mettra-t’il un frein à de nouvelles pérégrinations ? L’avenir le dira. Mais son public n’a manifestement pas envie de lui lâcher la main.

Magali MICHEL.

Crédit photos // Sophie BRANDET.

PORTRAIT: Kemar (No One Is Innocent), l’engagement musicien

Il est celui qui est à l’origine de No One is Innocent, l’un des piliers de la scène rock française, il écume les scènes depuis un quart de siècle et pourtant, on ne sait pas grand chose de Kemar, son chanteur (on pourrait dire son « leader » mais il la joue bien trop collectif pour aimer ça). No One Is Innocent sera de retour à Paris le 21 Novembre pour un grand rendez-vous à la Cigale, l’occasion de consacrer un portrait à celui qui est (désolée  Kemar !), le premier d’entre eux.

Un nom de famille (Gulbenkian)  qui signe les origines arméniennes mais c’est un parisien pure souche, amoureux de son arrondissement, de ce coin de la capitale où il a grandi et où il vit toujours aujourd’hui. Comme la plupart de ses potes, sa bande d’hier et celle d’ aujourd’hui avec lesquels il lui arrive de prolonger les soirées. Mais en pleine tournée avec No One is Innocent et avec la Cigale en ligne de mire, Kemar, bosseur invétéré, privilégie actuellement la forme. 

Du point de vue de l’état-civil, il est (de peu) l’ainé de la bande mais à les voir évoluer ensemble, à la ville comme à la scène, bien malin qui saurait faire la différence. Une pêche d’enfer, une silhouette affutée à la Iggy Pop, le temps n’a pas plus de prise sur son physique que sur sa capacité à réagir face à l’actualité. Et pourtant, mine de rien, cela fait quand même près d’un quart de siècle que No One Is Innocent, porté par Kemar, truste le devant de la scène rock française et s’affirme avec ses textes puissants servis par des partitions de plus en plus musclées.

« C’est sûr qu’en 1993, quand on a sorti notre CD quatre titres, je n’aurais pas imaginé ce chemin. Ce sont les Trans musicales de Rennes qui nous ont permis de trouver un label pour éditer notre premier album. Je ne faisais pas le malin quand je suis allé faire écouter nos morceaux même si j’avais vraiment le sentiment profond que « La Peau » notamment, avec ses paroles fortes, universelles, portées par cette musique tribale rappelant les tribus indiennes, était une vraie bonne chanson. Et puis on a été disque d’or avec plus de cent mille exemplaires vendus. Même si le marché du disque n’était pas encore dans son état actuel, 100.000 exemplaires c’était une sacrée performance, ce genre de trucs qui fait quand même sacrément plaisir! » confie Kemar dans un immense sourire. 

Arrivé de Paris en début d’après-midi, balances faites, No One joue à Nantes dans le cadre de la tournée « Du bruit dans l’ hexagone », quelques dates communes avec les potes de Tagada Jones). Kemar a les yeux rieurs. La date est sold out, la grande salle de Stéréolux est magnifique et partager l’affiche avec Niko Jones et sa bande (sans oublier ce soir là encore les définitivement punks Sales Majestés) pour ce périple qui va se poursuivre jusqu’en Normandie via Brest devant des foules compactes, il ne boude pas son plaisir. Vingt cinq ans après les débuts, il n’est pas blasé. Loin de là!

Il est vrai que le groupe a connu une histoire à rebonds. « Utopia », le deuxième album, enregistré à Woodstock, avait été suivi d’une très longue tournée, de très longs moments passés sur les routes qui avaient sans doute contribué à la séparation en 1998. Musicien dans l’âme, Kemar a saisi l’opportunité de cette mise en pause pour enregistrer en 2002 un album solo, le très beau « Prénom Betty ». « Je n’avais plus la moelle pour la vie de groupe telle que nous la vivions. On était rincé par quatre années de folie, par trop de concerts et les tensions dans le groupe devenaient trop fortes. Alors comme j’adore voyager, je suis parti aux Philippines et c’est sans doute ce qui a inspiré mon album. J’y ai retrouvé une part de calme à défaut de sérénité et une espèce de paix reposante après ces années portées par la contestation. » 

Ainsi sont nés onze titres sur le fil de la confidence où le chanteur laisse pleinement s’exprimer cette voix reconnaissable entre mille, et où il ose parler à la première personne. Il y a des ruptures, de la passion, des croyances envolées, des envies. Les mots sont justes et savamment posés, le cynisme rejoint des envolées plus poétiques. On ne peut s’empêcher de penser à Gainsbourg. Avec ses titres qui pour certains sont indémodables, on ne peut aussi que regretter la non réédition de « Prénom Betty » 

« Je ne sais pas s’il faut y voir du regret. C’est le passé, c’est ainsi. Seul le présent et ce que l’on veut faire de l’avenir a de l’importance, non ? » interroge Kemar. « Et puis qui dit que ce premier album solo ne sera pas suivi d’un second ? » poursuit il avec le regard amusé de celui qui lance son interlocuteur sur une piste sans en distribuer l’éclairage.

Quelques mois après la sortie de son album, Kemar rencontre alors K-mille. Avec celui ci, compositeur venu de la scène electro (il est le compositeur de « UHT », groupe électronique underground), il retrouve la pêche pour de nouvelles écritures. Cela aurait pu donner un autre disque en son nom propre mais l’évidence a roulé… Ce serait la renaissance de No One is Innocent. Les anciens membres n’ont pas embarqué dans l’aventure mais Emmanuel de Arriba, pote de lycée devenu auteur, a donné les premiers couplets d’une co-écriture qui n’a jamais failli depuis. « On se connaît par coeur. On a la même vision du monde, les mêmes énervements, les mêmes aspirations alors écrire ensemble se fait dans la confiance et dans la facilité. « Révolution . com » est sorti en 2004. No One était relancé. 

« Il n’y a pas de recette. Quand on sort un album, je ne me suis jamais enfermé dans des certitudes. J’ai beau avoir la conviction que certains titres sont indiscutables, je me demande encore ce que la maison de disques va en penser. Le nerf de la guerre, aussi idiot ou évident que cela puisse paraître, c’est d’écrire de bonnes chansons. La musique doit suivre. Les meilleurs accords, les lignes de basse, la simplicité parfois, peuvent être extrêmement difficiles à trouver et on peut chercher des heures jusqu’à l’obsession. Le message n’en sera que plus fort s’il passe sur des partitions soignées jusque dans la moindre note. »

Après avoir pas mal changé la composition de son équipe, No One is Innocent ne bouge plus et n’a sans doute jamais été aussi fort. Shanka (François Maigret), le plus ancien du groupe après Kemar, est un guitariste surdoué à qui rien ne semble impossible. Bertrand (Dessoliers) assure à la basse et Gaël (Chosson) à la batterie. Quant à Popy (Bertrand Laussinotte), arrivé au moment de la création de « Propaganda », il a une imagination et une aisance indiscutables. Accessoirement aussi, ce line up là s’entend comme larrons en foire et ça se voit sur scène comme ça se ressent dans les albums. 

« On avait assuré les premières parties de Motörhead et des Gun’s lors de leurs cinq Zénith en 2012. « Drugstore » était sorti un an avant. Mais c’est avec « Propaganda » en 2015 que le groupe a pris un nouvel essor. On a retrouvé toute notre ADN lorsque Popy est arrivé à la deuxième guitare. «Silencio», « Djihad Propaganda », « Kids are on the run » et « Charlie » sont devenus incontournables. La tournée qui a suivi a été énorme et puis il y a eu le Stade de France en mai 2016 avant AC/DC puis un nouveau Stade en juin de l’année suivante avec Les Insus. Ouvrir pour des musiciens comme AC/DC que l’on admire et écoute depuis longtemps est un truc assez énorme mais on a eu assez peu de contacts. On dispose de peu de temps et de peu de souplesse technique pour faire les balances, on joue, on se dit qu’il faut kiffer au maximum, on le vit avec une certaine inconscience… et c’est déjà fin! Avec Les Insus, cela a été plus chaleureux. Nous avions croisé Jean-Louis Aubert dans un festival, il m’a dit beaucoup aimer No One et regretter de ne pas nous avoir vus plus souvent. Et puis la proposition du Stade est arrivée. Cela fait d’autant plus plaisir quand c’est un choix personnel et non un arrangement entre labels. Alors on a encore plus kiffé! Et tous ces souvenirs partagés ont épaissi les liens entre nous.»

Après l’impressionnant « Propaganda », qui était unanimement une réussite totale, un écho terrible aux évènements, ceux de Charlie Hebdo en tête, on pensait que No One Is innocent avait atteint son sommet. Renouveler le succès avait des allures de pari quasi impossible. Erreur de route… Ces types là, Kemar en tête, ne sont pas du genre à se laisser scléroser par les résultats. Seules l’envie et l’urgence à écrire, le besoin presque viscéral de composer et de poser des mots, sont les moteurs. « Assez tôt après la fin de la tournée, on a eu envie de se retrouver et d’écrire. Shanka et Popy ont balancé des trucs impressionnants et la musique a entraîné les thèmes, « Frankenstein », « Ali », « A la gloire du marché » sont venus assez vite. Politiquement, les élections françaises avaient porté Macron au pouvoir mais il était encore trop récemment élu pour nous donner matière à écrire alors que la toute puissance de la finance, les revenants de Syrie constituaient des sujets que nous ne pouvions laisser de côté. » 

Et cela a donné ce « Frankenstein » sorti en mars dernier, davantage dans la réflexion, moins à vif, moins en « réaction » immédiate que Propaganda mais comme tout album de No One qui se respecte avec cette force, cette évidence et son engagement citoyen particulièrement fort. « Fred (Duquesne) a enregistré et produit avec le talent qu’on lui connaît. Je ne dis pas ça parce que c’est un pote mais il a un professionnalisme, une exigence et un savoir faire qui nous poussent vers le haut. Avant de poser ma voix, je travaille encore plus. Je sais qu’une fois en studio, s’il décide de reprendre ne serait ce qu’un morceau de phrase qui ne lui plaît pas, s’il doute, il ne lâchera rien… Alors autant être prêt ! »

Avec ce septième opus effectivement, No One Is Innocent impose encore une fois sa marque. Les guitares sont puissantes, inventives, les partitions imposent et sur scène, le « Frankenstein Tour » montre toute son énergie. Sur la scène comme dans la salle, personne ne reste en place. Dopés à ce dynamisme, sautant, virevoltant, frappant avec la rage du boxeur devant livrer son meilleur combat, Kemar et sa bande mouillent la chemise. Et ce n’est même pas une posture. Pour autant, Kemar ne veut pas non plus être résumé à ses sauts désormais largement immortalisés. « Ce serait quand même réducteur! On donne tout, on est à l’instinct mais il y a des moments où on regarde le public droit dans les yeux pour mieux faire passer le message et le convaincre. Parfois d’ailleurs, quand je viens discuter avec les gens après le concert, certains commentaires prouvent qu’il y en a dont les idées sont diamétralement opposées aux nôtres. Ca se voit à leurs remarques. Peut-être qu’ on aura ouvert une réflexion, un débat.. Qui sait ? » 

Généreux à l’extrême, profondément humaniste, Kemar n’a jamais oublié les messages de tolérance portés par son père, qui lui a raconté le drame arménien mais n’a jamais été dans un esprit de revanche. Une ouverture d’esprit que le musicien a toujours appliquée. Même si ses colères contre les extrémistes de tous bords, le racisme, le fait du prince (notamment financier) n’ont pas cédé avec l’âge, Kemar ne se voit cependant pas aussi agile ou bondissant avec dix ans de plus. « Dans l’idéal, No One aurait une fin de carrière à la Zidane. En plein succès! »  commente ce passionné de foot. Que les fans des « Kids » se rassurent, le coup de sifflet final n’est pourtant pas pour demain. Il y aura encore au moins un ou deux albums et avec les tournées qui vont de pair, cela repousse encore loin l’échéance. « J’ai pas mal d’envies. Mes rêves de rock énervé ont été exaucés avec No One. Mon Graal serait désormais de chanter du blues electro, du « Johnny Cash electro », si on peut tenter le lien. Cela pourrait se faire avec K-mille, avec lequel j’avais relancé No One, Tom Fire, un musicien et producteur influencé à la fois par l’electro, le reggae et le hip hop… Ce ne sont encore que des pistes mais c’est vrai que j’adorerais (…) On verra si cela se concrétise. Je viens déjà de vivre une belle expérience avec Merzhin. Le groupe, qui est lui aussi très engagé politiquement, m’a invité quand il enregistrait son nouvel album pour partager un titre, « Nomades ». Il parle de ces populations immenses qui ont vécu et vivent encore sur les routes, par choix ou par obligation. Les gars de Merzhin sont de chouettes mecs, plein de bienveillance. J’ai été super accueilli et je trouve que le titre accroche bien. En tout cas, depuis sa sortie cet été, on nous en parle avec plein de positivité. »

« Je ne suis pas obsédé et n’ai aucun souci de reconnaissance absolue, » poursuit Kemar, « mais j’ai encore plein de choses à raconter. Et puis surtout d’abord, plein de choses à vivre avec No One. J’adore ce groupe, j’adore jouer et partager tout avec ces gars là. Quand on se regroupe autour de la batterie, qui est vraiment l’élément central de tout, c’est hyper fort. J’aime mater mes potes sur scène car à chaque concert, c’est pareil, on monte et on joue comme si c’était la dernière fois. » 

Par chance, ce ne sera pas le cas. Dans plus de cinq heures (No One Is Innocent joue à 23h, dernier de la soirée), Kemar sera sur scène. Ses acolytes se sont égrainés entre hôtel pour se reposer et visite touristique du voisinage. Lui ne sortira pas de la salle. A peine une sieste express dans les loges puis il prendra des nouvelles de chacun, y compris des copains des autres groupes. Profondément humain, attentif aux autres, soucieux que chacun se sente parfaitement bien (les écueils des tournées du tout début ont servi d’expérience), Kemar, l’artiste prolixe, est une personnalité rare. Touchant jusque dans ses colères. Un « honnête homme », la fougue et la modernité en plus.

Magali MICHEL.

Reportage Photos // Sophie BRANDET.

– Un énorme merci à Kemar pour sa disponibilité et à No One is Innocent, équipe technique comprise, pour sa confiance. –